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Un électorat populaire et ancré à droite: la Haute-Marne, "laboratoire politique" pour le RN?

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Marine Le Pen, le 18 mai 2022, lors de son déplacement dans le Grand Est.  - Jean-Christophe Verhaegen
Marine Le Pen, le 18 mai 2022, lors de son déplacement dans le Grand Est. - Jean-Christophe Verhaegen

Bien que défaite au bout du compte de plus de 18 points par son adversaire, Marine Le Pen a devancé Emmanuel Macron dans les urnes dans 30 départements français lors du second tour de la présidentielle.

Avec 56,96% de suffrages exprimées en sa faveur, la Haute-Marne s'affirme au milieu de ce contingent comme le troisième département métropolitain dont l'électorat s'est le plus massivement prononcé pour la candidate du Rassemblement national. Un taux qui grimpe même à plus de 61% dans le nord haut-marnais.

La performance de la leader du RN dans cette terre du Grand Est est d'autant plus notable qu'elle n'est surpassée que dans l'Aisne (où Marine Le Pen s'est attirée environ 60% des votes valides), et le Pas-de-Calais (57,51%). Or - à la différence de ce dernier département qui l'a portée à l'Assemblée nationale et où sa formation compte déjà de nombreux élus - le RN ne dispose pour le moment d'aucun député en Haute-Marne. Une pénurie locale qui pourrait prendre fin à l'occasion de ces élections législatives?

"Il y a une vraie attente ici"

Une victoire des candidats RN en Haute-Marne n'aurait d'ailleurs rien d'anecdotique. D'une part, l'écho du parti s'y inscrit déjà dans la durée, comme le montre l'exemple de la commune de Brachay qui, en avril 2012, a accordé plus de 72% de ses suffrages à la fille de Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle, et même plus de 90% au second de la suivante. Marine Le Pen a d'ailleurs fait de ce hameau de 63 habitants le théâtre de sa rentrée politique à plusieurs reprises dans la foulée du scrutin de 2012.

D'autre part, l'opportunité est grande pour le mouvement de s'attacher un troisième électorat, à la fois rural et post-industriel, bien différent de celui, plus fortuné, résidant dans ses bastions provençaux, et des citoyens du Nord-Pas-de-Calais, très marqués par l'histoire ouvrière.

"Il y a une vraie attente ici, et je crois que Marine Le Pen l'a bien sentie", se félicite auprès de BFMTV.com Christophe Bentz, candidat issu des rangs de la droite souverainiste (il fut longtemps délégué général du Parti chrétien-démocrate) soutenu par le RN dans la première circonscription de Haute-Marne.

"Vous me ferez deux députés"

Le 18 mai dernier, Marine Le Pen s'est rendue à Saint-Dizier pour son premier déplacement dans le cadre des législatives, en dehors de sorties dans le Pas-de-Calais qui l'a faite parlementaire et où elle se représente. Cette agglomération de la deuxième circonscription haut-marnaise l'a plebiscitée à hauteur de 54,4% le 24 avril.

Marine Le Pen s'est d'ailleurs écriée au milieu de la foule, comme en témoigne ici Le Parisien: "Vous me ferez deux députés, hein". Laurence Robert-Dehault, 58 ans et conseillère départementale RN, pourrait bien être l'une d'entre eux. Et elle nous assure que l'espoir de la patronne ne lui fait pas peur:

"Je ne ressens pas de pression particulière parce que je fais tout ce que je peux, et je fais notamment mon maximum pour que les gens aillent voter." "Vu nos scores", reprend-t-elle, "l'enjeu est surtout là".

Plus d'un électeur sur deux s'est abstenu lors du premier tour des législatives de 2017 dans le département. Un scrutin à l'issue duquel la première circonscription a envoyé Bérangère Abba, de LaREM, au Palais-Bourbon - le FN y avait raté de 83 voix la qualification au second tour.

La deuxième a reconduit l'inamovible François Cornut-Gentil (LR) pour une sixième mandature consécutive depuis 1993, avec près de 62% face à un candidat frontiste.

Un électorat aussi populaire qu'ancré à droite

Benoît Coquard, sociologue, connaît bien cet électorat qui n'hésite plus à soutenir Marine Le Pen sur sa route vers l'Elysée mais se démobilise fréquemment lors des scrutins intermédiaires. Après avoir passé plus de dix ans à étudier le panorama social local, il nous explique: "En ce qui concerne les moins de 40 ans, ce sont des électeurs qui votent surtout pour la présidentielle".

Ce qui n'empêche pas une identité politique de plus en plus accusée, renforçant une solide tradition. "C'est un électorat qui ressemble à celui de la Picardie par exemple, avec une surreprésentation ouvrière, mais sa spécificité c'est qu'il est très anciennement ancré à droite", prolonge ainsi Benoît Coquard.

Hormis quelques exceptions comme Saint-Dizier qui fut un fief socialiste et communiste jusqu'en 1995, la Haute-Marne n'est pas de gauche.

"En Haute-Marne aujourd'hui, on aura les deux votes de droite et d'extrême droite. En fait, parmi les familles peu diplômées, ce sont les enfants des électeurs de la droite classique qui vont désormais voter à l'extrême droite", ajuste Benoît Coquard.

Le sociologue précise: "Se positionner à gauche, c'est s'exposer à la critique du soi-disant 'assistanat', un discours qu'on retrouve même dans la bouche de chômeurs dans un mouvement de distanciation, qui se vérifie aussi à l'égard des riches par ailleurs".

Les souffrances de la "grande ruralité"

Christophe Bentz appuie le trait en dessinant l'électeur-type de sa circonscription qui couvre le sud du département: "Ce sont beaucoup d'agriculteurs, d'éleveurs. En fait, c'est plutôt une droite rurale votant gaulliste historiquement." Sa consœur Laurence Robert-Dehault insiste d'ailleurs sur cette dimension agricole du combat local: "C'est un département très allongé et d'une grande ruralité."

"Donc on pâtit de tout", poursuit-elle. "Du prix de l'essence, des problèmes de pouvoir d'achat, du manque de desserte ferroviaire, du manque de services publics de proximité, des déserts médicaux."

Une souffrance dont elle affirme qu'elle n'est comprise "ni localement, ni au plan national".

La nostalgie au bout de la diagonale du vide

Le ressenti est d'autant plus cruel qu'il n'en a pas toujours été ainsi. L'histoire haut-marnaise est un condensé de cette France frappée de plein fouet par la désindustrialisation, et la métropolisation. Un phénomène double qui a non seulement appauvri le territoire mais l'a même vidé de ses habitants, comme le montre le titre de l'essai que Benoît Coquard a tiré de son expérience sur ce terrain, Ceux qui restent : Faire sa vie dans les campagnes en déclin.

"C'était une région riche. Il y avait deux salaires dans le couple, avec un fort taux d'emploi dans l'industrie", brosse-t-il. Le sociologue affilié à l'Institut national de la recherche agronomique dresse le contraste avec la situation actuelle:

"D'où la grosse empreinte du discours nostalgique de l'extrême droite qui fait écho à ce que les gens vivent dans leur monde proche, le côté 'avant c'était mieux, et maintenant tout le monde se tire dans les pattes'..."

Au terme de cette diagonale du vide, un constat s'impose inévitablement: la population haut-marnaise vieillit à vue d'œil, son électorat avec elle. Vieillissement qui pourrait d'ailleurs ressembler à un obstacle sur le chemin du RN tant les seniors - auquel le taux de participation confère une force de frappe massive à chaque scrutin - constituent généralement la catégorie d'âge la plus rétive au vote RN.

Mais ce qui est vrai à l'échelle nationale tombe à plat ici et ce, pour trois facteurs d'après Benoît Coquard: "C'est un électorat conservateur, passé en grande partie de la droite à la l’extrême-droite, avec souvent de petites retraites, et il y a un effet de lieu : à l’inverse des grandes villes, on va souvent croiser des personnes d'extrême droite, ce qui banalise ce vote."

Des logiques locales ignorées à Paris

Autant dire que l'occasion semble belle pour le RN de l'emporter ici, et de matérialiser le soutien que lui voue cet électorat hybride, combinant ruralité et industrie, extraction populaire et réflexes de droite, et plus âgé que son public habituel.

"C'est sans doute un laboratoire politique sur le plan des attentes locales autour de nous, et de la progression de Marine Le Pen depuis 2017", approuve Christophe Bentz.

Au second tour de son précédent duel face à Emmanuel Macron, Marine Le Pen n'avait totalisé "que" 49,52% des voix, sept points en deçà de son score d'il y a quelques semaines.

Si le RN tarde pour l'heure convertir l'essai, Benoît Coquard y voit, outre l'abstention récurrente, le résultat d'une erreur de casting: "Le RN a des relais informels sur place - par exemple un commerçant, des gens qu'on écoute sans qu'ils aient de mandat - mais il y a une faiblesse militante. Et le Bureau national continue de parachuter depuis Paris des notables extra-locaux ou même locaux qui ne représentent pas les classes populaires et sapent ces logiques locales."

Si Laurence Robert-Dehault est une régionale de l'étape, la critique peut viser Christophe Bentz. Venu tout droit des Yvelines, il était encore candidat aux municipales à Saint-Germain-en-Laye en 2021. Mais après avoir rappelé le caractère national du scrutin législatif, il veut croire que sa trajectoire politique convient particulièrement à son nouveau contexte:

"Mon profil est adapté car il s'agit à la fois de s'adresser à l'électorat du Rassemblement national et de récupérer la droite", souligne le souverainiste épaulé par le RN. Celui-ci reconnaît toutefois: "Dans un territoire ouvrier comme le Pas-de-Calais, je n'aurais pas eu le bon profil en revanche, je pense."

Pour le Rassemblement national, la Haute-Marne tient décidément davantage du cas à part que du cas d'école.

Article original publié sur BFMTV.com

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