Élections législatives aux Antilles : quels enjeux locaux ?

D’après les premiers sondages, les résultats de la présidentielle pourraient se traduire dans l’hexagone par une majorité parlementaire favorable au président réélu malgré une poussée inédites de la Nupes. Aux Antilles et en Guyane, en revanche, les résultats des deux tours de la présidentielle pointent vers plus d'incertitudes. En effet, pour rappel en Guadeloupe, Jean-Luc Mélenchon obtient 56% des suffrages exprimés au premier tour et Marine Lepen 69,6% au second tour. En Martinique, le leader de la France Insoumise réunit 53% des voix et la candidate du Rassemblement national 60,8% au second tour. En Guyane, Mélenchon obtient 50,6% au premier tour et Lepen 60,7% des voix au second. Au premier tour la représentante du Rassemblement national est en dessous de 19% dans ces différents territoires, largement dépassée par le leader de la France insoumise. Le candidat insoumis étant éliminé de la course, au second tour, la majorité électeurs font délibérément le choix de voter Marine Le Pen, manifestant ainsi un haut niveau de détestation du président sortant.

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Or, l'élection présidentielle est centrée sur la personne d’un candidat et a pour enjeu l'espace de la nation. Aux législatives, l’espace considéré est la circonscription, écosystème singulier par lequel la dimension locale supplante le caractère national de la fonction de parlementaire. Outre-mer en, le député, élu de la nation est désigné dans des territoires où prévalent généralement des considérations endogènes dans des sociétés fondées sur le poids culturel des relations interpersonnelles.

Une fragmentation de l’offre politique locale

À l’occasion des élections régionales de 2021, le paysage politique guadeloupéen s’est enrichi de listes dites « citoyennes » et d'un nouveau parti nationaliste l'Alyans Nasyonal Gwadloup (ANG), qui rencontre un certain succès parmi les jeunes et les classes moyennes. Aux dernières législatives en 2017, en Guadeloupe 82 candidats en compétition avaient été enregistrés pour 4 sièges, un record. En Martinique 53 postulants se sont présentés dans les 4 circonscriptions. En Guyane, territoire plus vaste avec une population moins importante, 19 candidats se disputaient 2 fauteuils de députés. En 2022 le nombre de candidats diminue en Guadeloupe et passe à 59 alors qu’en Martinique, il augmente de deux points. En Guyane avec 18 postulants le nombre de candidats dans la première circonscription approche le nombre de l’ensemble des candidats du territoire de 2017. Ils sont 9 dans la seconde circonscription ce qui porte le nombre total à 28 soit 9 candidats de plus cette année. Contrairement à une idée reçue la pléthore de candidats n'est pas toujours un signe de bonne santé démocratique. La crise est souvent l'occasion pour des opportunistes de tous bords de présenter une offre diversifiée et démesurée sur le marché politique dans l'espoir d'en tirer des avantages symboliques ou matériels.

Une offre régionaliste hétérogène

Il n'est pas toujours aisé de faire la différence entre ces candidatures dont les programmes se proposent de répondre aux attentes de la population. Il est vrai que l'ampleur de la crise sociale dans différents territoires ultra-marins favorise une offre démesurée si l'on juge par le nombre de postulants. Si, dans chaque circonscription on trouve des candidats se réclamant des mêmes orientations que les partis de l'hexagone, on trouve des membres des listes citoyennes des dernières régionales dont les programmes sont essentiellement d'ordre social (DIV) avec parfois une précision sur l'orientation politique des candidats. C'est le cas du groupe «sentinelles Guadeloupe» ou du mouvement nationaliste NOU qui ont émergé à la faveur de la crise sociale ou sanitaire. L'offre régionaliste n'est pas homogène. Elle correspond généralement au discours de personnes qui ne sont pas affiliées à un parti politique de l'hexagone. Elle peut changer d'un territoire à l'autre et varier au sein d'un même territoire. Par exemple en Martinique parmi les 4 candidats du groupe «Gran Sanblé pou Matinik» on trouve des représentants de mouvements indépendantistes. Mais ce groupe se distingue d'un autre estampillé lui aussi régionaliste «Péyi-a» dont le co-leader est écologiste.

On pourrait faire des remarques analogues à propos des «régionalistes» de Guadeloupe. L'étiquette «régionaliste» ne rend donc pas compte de la diversité de cette offre alternative. Cette fragmentation traduit aussi la conviction des nouveaux candidats que le contexte est une opportunité favorable à une offre différente.

Critique de Macron et du gouvernement

Seul point commun entre toutes ces candidtures: la critique du Président de la République et son Ministre des outre-mer dont la gestion de la crise sanitaire n’a pas vaincu les croyances et les résistances de tous ceux qui en masse ont refusé le vaccin. On pense notamment à une partie des personnels soignants qui a préféré être suspendue de ses fonctions plutôt que d’être vaccinée. En Guadeloupe au 20 mars 2022, 629 soignants ont acceptés de s’inscrire dans un processus d’écoute et de parole. 445 ont honoré le rendez-vous. 160 ont refusé la vaccination, 128 ont accepté une rupture conventionnelle de leur contrat. Ce choix a eu un réel impact sur la société locale y compris parmi les vaccinés sensibles aux conséquences humaines de ces suspensions. La mobilisation sociale qui a suivie s’est nourrie de la crise sanitaire et d’un chômage structurel, en particulier des jeunes, le tout étant alimenté plus récemment par les premiers effets économiques de la guerre en Ukraine et la cherté croissante de la vie.

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Avec cette mobilisation, la défiance à l’égard du gouvernement et des élus locaux constitue donc l’autre élément du répertoire contestataire de nombreux électeurs. Dans ce contexte toute manifestation d’allégeance au président serait préjudiciable aux candidats à la députation.

Des députés pris en étau

Le parrainage de l’Elysée, quelle que soit sa forme, est perçu localement comme un cadeau empoisonné pour celui qui le sollicitera ou l’acceptera. Dès lors, qui prendra le risque de se réclamer d’un président–repoussoir ? Certains députés sortants pourraient même pâtir de l’affichage « Ensemble (majorité présidentielle) » enregistré en préfecture. Le cas du député Olivier Serva en Guadeloupe est de ce point de vue particulièrement intéressant.

Député sortant membre de La République en marche dès 2017, Président de la délégation aux outre-mer de l’Assemblée nationale, il est également membre du GUSR (Guadeloupe, unie, solidaire et responsable) le premier parti de Guadeloupe par le nombre d’élus et la couverture du territoire. Son cas est révélateur des contraintes locales de l’appartenance d’un député sortant au parti d’un président de la République particulièrement impopulaire dans la collectivité du député.

Des soutiens locaux stratégiques

Pour être en phase avec sa base électorale le candidat à la députation a dû parfois critiquer et même s’opposer ouvertement aux projets du gouvernement en matière de santé et de politique vaccinale. La conséquence politique de cette défiance est l’isolement du candidat frondeur qui n’a pas reçu l’investiture de son parti.

Au plan strictement local, son affiliation au GUSR ne lui a pas permis de surmonter la sanction du parti national. Le GUSR formellement indépendant de La REM /Renaissance soutient le candidat de la majorité présidentielle. Sans être une fédération de La REM, le GUSR manifeste ainsi son allégeance au Président, conscient des avantages politiques d’un tel choix. Bien qu'allié du président de la région, Guy Losbar le leader du GUSR est aussi son concurrent quant au leadership politique sur le territoire. Ary Chalus, l'exécutif régional est, lui aussi, proche du président de la république mais doit son succès à son charisme et à sa notoriété.

Ce n'est pas encore le cas de Guy Losbar désormais élu à tête de l'exécutif départemental et à la présidence du conseil de surveillance du CHU de Guadeloupe.

Reconquérir un électorat déçu

Concernant le parlementaire Serva, l’épilogue de cette affaire est que le député sortant sans investiture nationale ou locale, malheureux, à la recherche de soutiens, n’hésite pas à se rapprocher d’une liste « citoyenne » opposée au candidat Macron et favorable à la candidate du Rassemblement national lors de la dernière présidentielle. Comment, dans ce contexte, reconquérir un électorat tiraillé entre la défiance vis à vis du gouvernement et un vote lépeniste?

Plus que jamais, les collectivités cherchent à conforter les liens horizontaux en multipliant les échanges intersectoriels sur chaque territoire pour afficher leur souci de répondre à la demande sociale. Plusieurs exemples témoignent, en particulier de la volonté d'associer le secteur privé à l'effort collectif sous forme de contrats de professionnalisation à l'instar de l'initiative récente du groupe Corsair, compagnie aérienne qui promet de recruter «local».

L'appel de Fort-de-France

La mobilisation des acteurs politiques se traduit aussi par une volonté de coopération entre collectivités ultramarines dont l’illustration la plus éclatante est le récent Appel de Fort-de-France signé le 16 mai 2022 et qui lie les exécutifs de Guadeloupe, Guyane, Martinique, Mayotte, la Réunion et Saint Martin.
D’après son initiateur, le député martiniquais Serge Letchimy: > « c’est un moment historique… C’est la première fois qu’il y a une telle unanimité… Si on ne pend pas conscience de la réalité des choses, ça risque d’être un problème demain. »

Cet appel plaide pour un nouveau cadre de mise en œuvre des politiques publiques adapté à chaque territoire, conjuguant égalité des droits et capacité locale à domicilier la prise de décision. Il se conclut par une demande de « dialogue exigeant et responsable avec le président de la République ».

Historique par la composition des signataires, cet appel l’est moins sur le contenu. Il rappelle une déclaration de Basse-Terre plus ambitieuse signée en 1999 par les trois présidents de régions de l’époque, Lucette Michaud-Chevry élue de droite de Guadeloupe, Antoine Karam socialiste de Guyane et Alfred Marie-Jeanne leader du Mouvement Indépendantiste Martiniquais (MIM).

Au delà du contenu de ce document, c’est la présentation orale de la démarche faite par ses auteurs qui renseigne le mieux sur ses objectifs et ses destinataires.

Vers des formes différenciées d'autonomies pour les territoires ultra-marins ?

L'adresse au Président de la République est aussi un message aux populations sur les limites de la responsabilité locale actuelle et la nécessité de formes différenciées d'autonomies pour les territoires ultra-marins. Cette démarche d’une majorité de territoires ultra-marins, est similaire à la demande de domiciliation du pouvoir faite en pleine crise sanitaire par une partie des représentants politiques de Guadeloupe et interprétée par l’ancien ministre, Sébastien Lecornu, comme une demande d’autonomie.

En visite en Guadeloupe le 21 mai, la nouvelle ministre des Outre-mer Yaël Braun-Pivet s'est attachée à défendre une politique de l'écoute et du dialogue. Mais dans quelle direction ira sa réponse à ces questions ? Les populations seront-elles vraiment associées à cette réflexion? En effet, sous réserve d'une révision constitutionnelle, l’adoption d'un nouveau statut repose sur la consultation et donc le consentement de la population dont la confiance dans ses élus est loin d’être acquise.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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