En Écosse, la mémoire des victimes des chasses aux sorcières en débat

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Près de 300 ans après l’abolition des Witchcraft Acts, l’Écosse veut faire la lumière et rendre justice aux milliers de femmes accusées d’être des sorcières et exécutées.

De notre correspondante à Edimbourg,

Sur le Royal Mile, la longue rue historique qui mène au château d’Édimbourg, l’une des attractions les plus visitées de la capitale écossaise, peu de passants remarquent la présence, contre un bâtiment en vieille pierre, d’une fontaine, aujourd’hui condamnée et fleurie. Il s’agit de Witches’ Well, le puits aux sorcières en anglais, créé en 1894 par l’artiste écossais John Duncan, figure majeure de la renaissance celtique. On y trouve une plaque sur laquelle on lit qu’à quelques pas de là, sur l’actuelle esplanade du château, « de nombreuses sorcières ont été brûlées. » Certaines d’entre elles « ont utilisé leur extraordinaire pouvoir pour faire le mal, tandis que d’autres étaient incomprises et ne souhaitaient que le bien. »

Pour Claire Mitchell QC, une avocate spécialisée dans la lutte contre les erreurs judiciaires et dénis de justice, c’est loin d’être suffisant. C’est la raison pour laquelle elle a lancé une grande campagne, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars 2020, pour qu’enfin, on érige un mémorial aux victimes des chasses aux sorcières en Écosse, qu’on leur accorde une grâce, et que le pays présente des excuses publiques. « Aujourd’hui, on ne peut évidemment pas aller devant les tribunaux pour annuler la condamnation de ces femmes, explique Claire Mitchell, donc la chose la plus proche est une grâce. » Son but est de faire connaître sa campagne par le plus grand nombre, puis de déposer très bientôt une pétition au Parlement écossais pour la demande de grâce.

Des centaines d’années de persécution

La chasse aux sorcières a été particulièrement brutale en Écosse, où Jacques VI, qui régna sur l’Écosse et l’Angleterre (sous le nom de Jacques Ier) de 1567 à 1625, était persuadé d’avoir personnellement été touché par un sort alors qu’il tentait de regagner l’Écosse depuis le Danemark avec sa jeune épouse Anne. On estime que 4 000 personnes ont été jugées pour avoir pratiqué la sorcellerie et pactisé avec le diable, très majoritairement des femmes. Deux mille cinq cents d’entre elles ont été exécutées, deux fois plus que dans les autres pays d’Europe, et cinq fois plus qu’en Angleterre : l’usage était de les étrangler, puis de les mener au bûcher avant de les laisser se consumer par les flammes. Les proches des victimes n’avaient donc aucune dépouille à enterrer.

L’étendue des accusations et exécutions a récemment été mise en lumière par des historiens, dont fait partie le professeur Julian Goodare, qui enseigne à l’Université d’Édimbourg. Avec d’autres collègues, il a accompli depuis 2003 un important travail sur les archives en la forme du Survey of Scottish Witchcraft. Plus récemment, une carte interactive permet d’en apprendre plus sur les personnes jugées pour sorcellerie, la nature des accusations et où elles ont été exécutées.

« On sent que les gens ont besoin d’en parler, et ils ont des connaissances sur le sujet. Certaines sont avérées, d’autres non », selon l’historien. « Par exemple, il n’est pas juste de dire que la majorité des personnes accusées de sorcellerie étaient des femmes âgées guérisseuses. Elles n’étaient qu’occasionnellement accusées, si leurs voisins et les autorités pensaient qu’elles avaient fait un pacte avec le diable. Certaines praticiennes, qui usaient de rituels, herbes et charmes, étaient même à l’origine d’accusations, notamment quand elles avaient affaire à un client mal en point qu’elles croyaient ensorcelé. »

Histoire, vérité et justice

S’il ne fait pas lui-même campagne pour la création d’un mémorial, Julian Goodare estime que ce débat s’inscrit dans celui sur les statues et monuments qui captive l’opinion publique écossaise depuis des mois, et qui s’est intensifié avec le mouvement Black Lives Matter au printemps. « Il est important que les monuments de mémoire fassent appel aux émotions des gens, et qu’on en comprenne bien le sens. »

Pour sa part, Claire Mitchell était ravie de voir qu’à Bristol, en Angleterre, des manifestants ont démonté la statue d’Edward Colston, estimant qu’il ne fallait pas célébrer dans l’espace public cet esclavagiste anglais du XVIIIe siècle. « C’est précisément pour cela que je me bats pour un mémorial : pour qu’on se souvienne de notre histoire, pour dire la vérité, et pour rendre justice. »