Écosse: une campagne fantôme pour des législatives décisives

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Sans les quelques tracts qui se glissent dans les boîtes aux lettres, difficile de réaliser que dans un peu plus d’un mois, les électeurs d’Écosse, quelle que soit leur nationalité tant qu’ils y résident légalement, seront appelés aux urnes pour choisir les 129 députés qui siègeront au Parlement écossais.

Les dernières élections, en mai 2016, semblent bien lointaines. « Il n’y a pas de stands tenus par les militants dans la rue, ni de porte-à-porte à cause des règles en vigueur pour lutter contre le coronavirus », observe Ailsa Henderson, professeure de sciences politiques à l’université d’Édimbourg. « Cela contraste avec l’incroyable rancœur dans laquelle s’est terminée la législature ».

La rancœur des derniers jours du Parlement

Les derniers jours où le Parlement a siégé ont vu la publication de deux rapports qui auraient pu mettre la Première ministre sortante, Nicola Sturgeon, et son parti, le Scottish National Party (SNP), en extrême difficulté. Le gouvernement qu’elle dirige depuis 2014 était sous le feu des critiques à cause de la manière dont des accusations de harcèlement sexuel à l’encontre d’Alex Salmond, son prédécesseur et ami proche jusqu’à la rupture de leurs relations il y a quelques années, ont été traitées. Si l’ancien Premier ministre n’a pas été reconnu coupable d’actes criminels malgré un comportement que son propre avocat a qualifié de problématique, l’actuelle cheffe du gouvernement a dû justifier pourquoi la procédure de traitement des plaintes déposées par deux femmes à l’encontre de M. Salmond a échoué si spectaculairement.

Une commission d’enquête parlementaire, mise en place pour faire la lumière sur la situation mais régulièrement accusée d’être partisane et motivée par une volonté de l’opposition de nuire à Mme Sturgeon, a rédigé des recommandations et estimé qu’elle avait induit le Parlement en erreur. Au contraire, une investigation indépendante par un juge réputé a conclu que la Première ministre n’avait pas enfreint le code ministériel, ce qui n’a pas empêché l’opposition conservatrice de lancer un vote de défiance pour forcer sa démission, mais ils n’ont pas été suivis par les autres partis d’opposition qui se sont abstenus.

Une campagne réduite à une rivalité

« On aurait pu avoir l’impression qu’on arrivait à la fin de cette affaire », dit la journaliste Dani Garavelli, qui a minutieusement suivi tout le déroulement de cette polémique. Mais cela fut de courte durée : Alex Salmond, qui n’a plus de mandat depuis sa défaite aux législatives britanniques de 2017, a annoncé le 26 mars le lancement d’Alba Party (Alba signifiant Écosse en gaélique), un parti indépendantiste concurrent du SNP. « Cela ramène l’attention de cette campagne sur ces deux personnalités et sur une idée de rivalité entre elles. Même si Sturgeon veut parler de ses propositions pour être réélue, comme des équipements informatiques gratuits pour tous les élèves de primaire, ce n’est pas ce qui est sur la une des journaux », poursuit-elle.

Les conséquences sur la popularité du projet indépendantiste se sont vite fait sentir. Alors qu’une vingtaine de sondages montraient qu’une majorité de l’opinion était en faveur de quitter le Royaume-Uni, il semble que les électeurs sont désormais plus frileux. « L’idée de l’indépendance était fondée sur le fait que nous serions un pays plus progressiste, plus éclairé, mais ce qui s’est passé ces dernières années a érodé cela. Celles qui se sont plaintes d’Alex Salmond ont été exploitées par certains députés à des fins politiques. Une misogynie à grande échelle a été révélée au grand jour », regrette Dani Garavelli.

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Questions quotidiennes, questions constitutionnelles

Les enjeux des élections de mai sont nombreux et majeurs, non seulement pour les Écossais, mais aussi pour le futur du Royaume-Uni. Malgré une pandémie qui a éprouvé le pays, son économie, et son système de santé et d’éducation, ces questions ne sont pas uniquement ce sur quoi les Écossais décideront pour qui ils voteront. « Il y a trois grands blocs qui affectent le vote », explique l’universitaire Ailsa Henderson. « Premièrement, on va juger la performance du gouvernement sur l’agenda domestique. Ensuite, ce sont les questions constitutionnelles et ce qu’on pense de l’indépendance et du Brexit. Enfin, ce sont les attitudes vis-à-vis des leaders des différents partis. »

Nicola Sturgeon compte sur l’obtention d’une majorité absolue, prédite par la plupart des sondages, pour forcer Boris Johnson à faire volte-face sur son refus catégorique de laisser l’Écosse décider de son propre futur. Même si le SNP a réussi à en obtenir une majorité en 2011 (ce qui a mené à un référendum d’indépendance en 2014), le système électoral écossais, qui inclut une dose de proportionnelle pour améliorer la représentation des petits partis, rend les choses compliquées.

Avec Alba Party, Alex Salmond dit vouloir aider le SNP en créant une « supermajorité indépendantiste » en mai. Or, rappelle Ailsa Henderson, cette possibilité existait avant la création de ce parti : les Verts, qui pourraient doubler leur nombre d’élus en mai, sont également indépendantistes. Mais Alba Party s’adresse à un autre électorat, dit-elle. « Il pourrait séduire les électeurs indépendantistes qui sont pro-Brexit. Le seul groupe démographique qui lui est favorable est les plus de 65 ans, ainsi que les hommes : Alex Salmond est peu populaire chez les femmes. Ils ne sont pas non plus favorables à l’agenda qualifié de "woke" [progressiste] du SNP. »