"Plus ça vote, plus nous sommes forts:" comment Mélenchon tente de convaincre les abstentionnistes

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Jean-Luc Melenchon en visite à Bron dans le Rhône le 10 novembre 2021 - JEAN-PHILIPPE KSIAZEK © 2019 AFP
Jean-Luc Melenchon en visite à Bron dans le Rhône le 10 novembre 2021 - JEAN-PHILIPPE KSIAZEK © 2019 AFP

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La France insoumise a décidé d'aller chercher l'électorat qui n'existe pas. Les abstentionnistes. Déçus, défiants ou "mal-inscrits". Et surtout: l’électorat populaire, en voie de disparition à gauche. Depuis cet été, des "caravanes de l’Union populaire" - la bannière sous laquelle Jean-Luc Mélenchon se présente cette fois-ci à l'élection présidentielle - sillonnent les quartiers les plus abstentionnistes des zones denses et urbaines.

En novembre, ces caravanes ont fait une halte à Mantes-la-Jolie (Yvelines), Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) ou encore à Evreux (Eure). "On plante un stand au cœur du quartier pour la journée, avec de quoi occuper les enfants", explique Adrien Quatennens, député du Nord et coordinateur du parti, à BFMTV.com.

"C’est un travail de fourmi", poursuit-il. On leur dit: 'vous avez mille raisons d’être en colère. Mais vu les règles aujourd'hui, si vous n’y allez pas, il y aura de toute façon un résultat, et il sera fait par ceux qui n’habitent pas les mêmes quartiers que vous, mais qui vont eux aller voter.'"

"L'abstention, un piège à cons"

Si LFI compte beaucoup sur ces opérations, c'est que son candidat, certes en tête des candidatures à gauche, est pour l'heure loin d'être en mesure de se qualifier au second tour. Jean-Luc Mélenchon est aujourd'hui crédité, en moyenne, d'un peu moins de 9% des intentions de vote, selon L'Élyséemètre de BFMTV, notre baromètre des sondages sur l'élection présidentielle. Loin derrière Emmanuel Macron, Marine Le Pen ou encore Eric Zemmour. Distancé aussi par Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et Michel Barnier.

"L’abstention, décidément, est un piège à cons!", avait lancé Jean-Luc Mélenchon, dans son meeting de rentrée fin août. "C'est la pire chose qui puisse nous arriver. Plus ça vote, plus nous sommes forts. Moins ça vote, plus Macron et Le Pen sont forts."

La stratégie du député des Bouches-du-Rhône est confortée par une note de la Fondation Jean Jaurès sur les abstentionnistes, parue ce mercredi. "C'est bien à gauche que l’électorat potentiel est le plus développé", note l'analyse. "Seuls (...) 55% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon sont absolument certains de se déplacer", et "33% des personnes déclarant (le) préférer (...) aux autres candidats sont des abstentionnistes probables ou potentiels".

Tout dépend donc de la capacité de faire une "bonne campagne" pour "ramener aux urnes un électorat acquis, mais désabusé", analyse le directeur de l’observatoire de l’opinion Antoine Bristielle dans sa note.

Du "micro-militantisme" avec 400 "correspondants"

Pour y parvenir, en plus des caravanes, qui vont "s’amplifier" avec l’approche de la présidentielle, 400 "correspondants" ont été déployés dans des grands ensembles, une nouveauté pour 2022, précise Manuel Bompard, député européen et directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, auprès de BFMTV.com.

"Ce sont des gens qui n’ont pas beaucoup de temps pour la politique, on leur envoie des courriers, ils vont voir leurs voisins en disant 'venez on va voir Mélenchon sur BFMTV à la maison jeudi', c’est du micro-militantisme", explique-t-il.

Dénichés lors d’opérations de porte-à-porte, ces relais sont inscrits sur une application pour être sollicités à tout moment. On peut les trouver dans le quartier de la Maladrerie à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ou dans celui des Bâtes à Dreux ( Eure-et-Loir).

Difficile de quantifier les résultats de telles opérations. Mais avec 7,6 millions de "mal-inscrits", selon les travaux de la politiste Céline Braconnier, les équipes de LFI s’estiment lésées. Inscrits sur les listes électorales d’une autre ville que celle où ils vivent, ces électeurs renoncent à faire les démarches pour leur procuration ou à parcourir des kilomètres pour glisser leur bulletin dans l’urne.

"C’est un scandale démocratique", enrage Manuel Bompard, qui voit dans cet électorat populaire abstentionniste "une partie de la clé du succès". L'eurodéputé déplore l'absence de grande campagne de communication pour inciter au vote ou de méthodes pour simplifier le processus.

"Emmanuel Macron n’a pas intérêt à ce que la participation progresse car cela aurait pour effet de diluer son électorat", abonde le député Adrien Quatennens. "C'est un rêve de riche (...) que les plus pauvres n'aillent pas voter", cinglait Jean-Luc Mélenchon sur BFMTV fin octobre.

Vincent Thibault, chef de groupe chez l’institut de sondage Elabe, se montre moins catégorique. "Marine le Pen est vraiment en tête dans le vote de l’électorat populaire (ouvriers et employés) (30%), alors que Mélenchon (11%) arrive derrière Emmanuel Macron (21%), et se place dans un mouchoir de proche avec Éric Zemmour (12%)", détaille-t-il pour BFMTV.com, s’appuyant sur un récent sondage Opinion 2022 réalisé pour BFMTV, L’Express et SFR.

Questions de genre et d'écologie à destination des jeunes

Mais l'absention reste bien le premier parti de l’électorat populaire. Le premier parti des jeunes aussi. "L'âge reste le critère le plus discriminant dans le vote", relève Vincent Thibault, d’Elabe. Près de 30% des moins de 35 ans ne se sont pas déplacés lors du premier tour de 2017. En vue de 2022, LFI cible particulièrement les primo-votants, soit 4 millions d'électeurs potentiels.

"On a beaucoup moqué Mélenchon quand il disait qu’il nous avait manqué 600.000 voix la dernière fois, mais avec un tel socle, ce n’est pas inintéressant", pointe le coordinateur Adrien Quatennens.

Après la publication du programme jeudi dernier, les militants LFI ont donc tenté de le faire connaître dès le lendemain auprès des plus jeunes électeurs. La veille, le candidat de LFI était à l’Essec, une grande école de commerce. Ce lundi, il était invité à Sciences Po Rennes. Il enchaîne les lives sur la plateforme Twitch ou les courtes vidéos sur TikTok. À 70 ans, le député est depuis devenu l’une des personnalités politiques les plus suivis sur ces réseaux prisés des jeunes générations.

Pour les mobiliser, LFI compte aussi sur des propositions ciblées. Sur l'écologie par l'exemple. Ou "sur les questions de genre, l’égalité homme-femmes", ajoute Manuel Bompard. Lors d'une conférence tenue le 15 novembre devant des étudiants à l'université de Lille, le chef de file des Insoumis a par exemple annoncé qu'il souhaitait introduire la liberté de changer de genre dans la Constitution.

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Mais sur ce créneau des jeunes, là aussi, le candidat Mélenchon - qui se présente pour la troisième fois à la présidentielle - semble à la peine. 12% des 18-24 ans voteraient pour lui en 2022, contre 29% pour Emmanuel Macron, 20% pour Marine Le Pen ou 14% pour Yannick Jadot, selon le sondage Elabe. Rien à voir avec 2017, où il était arrivé en tête du vote des 18-24 ans, attirant 30% de leurs suffrages, selon l'institut Ipsos.

"Mélenchon voit bien que ce n’est pas la même dynamique qu’en 2017", glisse le porte-parole de Yannick Jadot et député de Maine-et-Loire, Matthieu Orphelin, auprès de BFMTV.com. "C’est la thématique écolo qui a bien été identifiée chez les jeunes, pas Yannick Jadot", rétorque Manuel Bompard.

Devenir "le vote utile" à gauche

Car les sondages se trompent - du moins, c’est la conviction de Jean-Luc Mélenchon et de ses équipes. "Le deuxième tour, ce sera avec moi", revendiquait-il fin octobre sur BFMTV. Le candidat remet en cause la méthode des enquêtes d'opinion, reposant sur les personnes certaines d'aller voter pour la présidentielle, plus politisées.

Elabe demande par exemple aux sondés de noter de 0 à 10 la propabilité qu'ils participent au scrutin en avril 2022. L'institut prend ensuite en compte les intentions de vote des plus certains, de 8 à 10 sur 10. D’autres instituts ne conservent que les 10 sur 10, augmentant mécaniquement l’abstention dans leurs résultats. Et Jean-Luc Mélenchon de tancer: en écartant autant d'électeurs potentiels, "on prétend deviner le vote de 40 millions de Français?"

"Ça n’a aucun de sens de donner des résultats en prenant en compte des gens gens qui n’ont pas l’intention d’aller voter", argumente Vincent Thibault d'Elabe. "C’est comme demander leur avis sur un film qu’ils n’ont pas vu".

Le spécialiste rappelle que les sondages ne prédisent pas une élection, mais évaluent la dynamique des candidats. À LFI, on se console ainsi en regardant la campagne de 2017: à la même époque, en novembre, Mélenchon était loin des 19,58% des voix recueillis au premier tour. La vague insoumise n’est venue que bien plus tard, à partir de février.

Mais cette fois-ci, "les voix sont éparpillées parmi les candidatures de gauche", souligne Vincent Thibault: "Parmi ceux qui ont voté pour lui en 2017, seul quatre sur dix (42%) comptent recommencer pour le moment."

"Je ne dis pas que les abstentionnistes vont tous voter Mélenchon", reconnaît Manuel Bompard. "Si la participation augmente, ça va aussi profiter à d’autres candidats." L’objectif est surtout de marquer la distance à gauche. "Si on va chercher trois ou quatre points dans l’abstention, on devient le vote utile à gauche", explique-t-il. De quoi grignoter les voix de ses voisins. Et rêver du second tour encore plus fort.

Article original publié sur BFMTV.com

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