À la veille des élections législatives, Singapour à la croisée des chemins

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Ces élections législatives s'annoncent historiques pour Singapour. Ce vendredi 10 juillet, alors que ce petit État d’Asie du Sud-Est peine encore à endiguer la pandémie de coronavirus qui l’a durement touché, les citoyens devront voter pour élire de nouveaux députés qui détermineront le nom du nouveau Premier ministre. Ce sera la première fois que la famille Lee, au pouvoir depuis l’indépendance de Singapour, ne présentera pas de candidat pour la tête de l’État. Un symbole fort dans ces temps incertains, où le Covid-19 a généré une remise en cause du modèle singapourien.

De notre correspondante dans la région,

Le 10 juillet 2020 sera un jour férié à Singapour. Coronavirus ou non, la législation singapourienne rendant le vote obligatoire reste de vigueur pour les citoyens de plus de 21 ans, avec quelques petits ajustements. Médiatisé pour la promptitude de sa riposte aux pics du virus depuis début 2020, Singapour a ainsi prévu d’ouvrir un plus grand nombre de bureaux de vote afin d’éviter l’affluence, de réserver le matin aux seniors les plus fragiles, et d’imposer en fin de journée une heure spéciale pour les personnes ayant une température corporelle supérieure à 37.5 degrés, des fragilités respiratoires ou bien une obligation de rester chez elles qu’elles pourront brièvement braver pour aller voter.

Mais ce ne sont pas tellement ces nouveaux dispositifs, ni l’interdiction d’organiser de meetings politiques physiques pendant une campagne électorale express (de neuf jours seulement, après une date d’élections annoncée fin juin) qui rendront cette élection historique.

La famille Lee se retire

Cette élection sera historique en raison d'une absence de taille : celle de la famille Lee, qui règne sur la République de Singapour depuis son indépendance en 1965. Car le Premier ministre sortant, en poste depuis 2004 (après avoir été numéro 2 de l’exécutif depuis le départ de son Premier ministre de père en 1990) avait annoncé qu’il se retirerait de la tête de l’exécutif lorsqu’il atteindrait 70 ans, et il tient aujourd’hui sa promesse, avec deux ans d’avance sur cette échéance annoncée.

Fils de Lee Kuan Yew, père fondateur de Singapour se targuant d’avoir fait basculer ce petit État du Tiers-Monde au « Premier monde » en quelques décennies seulement, cette configuration inédite, à la veille des élections, est hautement symbolique. Car avec le même parti toujours largement majoritaire à chaque échéance électorale depuis l’Indépendance, Singapour est restée fière de présenter une image de stabilité et de sécurité à ces citoyens comme à tous les investisseurs étrangers venus au fil des décennies enrichir la place boursière mondiale qu’est cette cité-État, au milieu d’une Asie du Sud-Est souvent plus agitée politiquement.

Mais à l’annonce de la date de ces élections sans représentant du clan Lee, l’héritage du très apprécié père fondateur s’est encore plus fissuré avec la prise de parole de son fils cadet, assurant qu’il soutiendrait l’opposition. À travers sa page Facebook, plusieurs vidéos et quelques rares échanges avec la presse locale, ce dernier a en effet pu critiquer d’abord la seule tenue d’élections en assurant : « Les Singapouriens devront sortir pour aller voter quand ils préféreraient rester en sécurité à la maison. » Mais aussi le visage actuel du parti créé par son père en lançant par exemple : « Il n’y a plus de leaders au gouvernement, juste des pousse-papiers qui ne cherchent qu’à rendre l’empereur heureux », ou assurant plus sobrement que « le People Action’s Party n’est plus le parti de mon père, il a perdu son chemin ».

Si ces sorties ne viennent pas de nulle part, - la fratrie Lee est déjà connue pour ses querelles publiques à propos de la maison du Père fondateur, que l’ainé aurait voulu transformer en musée quand le cadet voudrait lui suivre l’intention de son père et donc la détruire pour ne pas encourager un culte de la personnalité - ce représentant de la famille Lee qui prend position aujourd’hui pour l’opposition est un sacré caillou dans la chaussure du parti au pouvoir, qui doit en plus de cela justifier sa gestion de l’épidémie de coronavirus.

Le syndrome de 1942

Car le Covid-19 a bien affecté le modèle de ce petit État ouvert sur le monde, qui a bien dû se rendre compte, à la faveur du virus, qu’il était loin d’être auto-suffisant sur le plan de l’alimentation, à plus de 95% importée, que sa richesse dépendait plus que jamais du dynamisme des échanges commerciaux avec l’extérieur, et que les conditions sanitaires dans lesquelles vivaient les millions de travailleurs étrangers précaires venus construire la skyline dont il est si fier étaient dangereuses en tant de pandémie.

« C’est un peu le syndrome de 1942, quand Singapour appartenait aux Anglais qui attendaient les Japonais par la mer, mais qui ont essuyé une terrible défaite lorsque l’ennemi est arrivé par la péninsule malaisienne. Singapour vit depuis une décennie dans la peur d’un attentat et finalement la menace n’est pas arrivée là où on l’attendait, elle est apparue dans les dortoirs des travailleurs migrants où la pandémie de coronavirus a été très contagieuse », note Eric Frécon, docteur en sciences politiques basé à Singapour.

Mais, assure le chercheur, « la crise sanitaire a surtout démasqué des problèmes qui étaient déjà là. La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis notamment a déjà bien affaibli l’économie singapourienne. Le candidat du parti au pouvoir l’a d’ailleurs reconnu lui-même dans une interview en disant : "Notre position financière sera beaucoup plus faible dans les années à venir." Je pense donc que plus qu’un nouveau cycle de l’histoire de Singapour ou un nouveau chapitre, c’est un nouveau paradigme ou carrément un nouveau livre qui pourrait commencer. »

« Une crise plus dangereuse que les précédentes »

Difficile à dire pour l’instant, avec des sondages interdits en période de campagne électorale et des journaux assez peu critiques du gouvernement, dans un pays classé 158e sur 180 en termes de liberté de la presse en 2020. Mais quelques signes pourraient indiquer un vent nouveau, comme la pétition contre le jeton de traçage à porter sur soi lancé par le gouvernement, qui a récolté plus de 50 000 signatures parmi les six millions d’habitants, ou bien ces scènes d’achats paniques advenues dans les supermarchés alors même que le gouvernement tâchait de rassurer les populations en évoquant les précautions prises contre le risque de pénurie.

Le Premier ministre sortant a également montré des signes d’inquiétude, en interrogeant par exemple les Singapouriens via une vidéo : « Pourra-t-on montrer au monde entier que les Singapouriens sont toujours un peuple uni soutenant fermement ses dirigeants ? » face à une crise décrite comme « plus dangereuse que toutes les crises précédentes. »

Entre les lignes de cette interpellation, les Singapouriens se rappelleront sans doute les élections de 2011, un traumatisme pour le parti au pouvoir qui, avec 60% des suffrages remportés, avait alors connu son pire score. « En Avant Singapour », assure la devise de la cité-État, le scrutin de vendredi dira par quel chemin.