À peine sortie d’Ebola, la RD Congo commence à faire face au coronavirus

Alors que 18 personnes ont été diagnostiquées positives au coronavirus en République démocratique du Congo, les autorités ont pris mercredi 18 mars une série de mesures restrictives pour endiguer la propagation de la pandémie. Selon nos Observateurs, c’est le début d’une prise de conscience dans un pays à peine sorti d’une épidémie d’Ebola.

En République démocratique du Congo, la fin de la dixième épidémie d’Ebola pourrait être officialisée à la mi-avril. Aucun nouveau cas n'a été enregistré depuis que la dernière patiente est sortie le 3 mars d'un centre de traitement à Beni (est), l'un des épicentres de la maladie.

Mais le 10 mars, c’est le premier patient atteint du Covid-19 qui a été détecté à Kinshasa, la capitale. Dix jours plus tard, vendredi 20 mars, le nombre de personnes positives s’élève à 18, dont plusieurs cas de transmission locale.


S’il n’y a pas encore de décès lié à la maladie à déplorer, la menace du coronavirus est toutefois prise très au sérieux. Mercredi 18 mars, le président Félix Tshisekedi a annoncé la suspension "jusqu'à nouvel ordre de tous les vols en provenance des pays à risque" et mis en place des mesures drastiques. Les écoles, universités, bars, restaurants, cafés ainsi que les lieux de culte sont fermés pour quatre semaines. Les rassemblements et célébrations de plus de 20 personnes sont interdits. Des mesures d’hygiène et de contrôle ont aussi été renforcées dans les aéroports.



"Jusqu’à la semaine passée, c’était un peu comme une blague"Notre Observateur Adams Cassinga vit à Kinshasa. Il explique que c’est le début d’une prise de conscience en République démocratique du Congo :
 

Jusqu’à la semaine passée, le coronavirus, c’était un peu comme une blague. Certains disaient que la maladie n’allait pas toucher le continent africain, que nous étions à l’abri. Il y avait aussi des rumeurs disant qu’il s’agissait d’une conspiration entre les Américains et les Chinois ou, en tout cas, que cette fois ce n’était pas le problème de l’Afrique. Quand il y a eu quatre cas, les gens ont commencé à prendre cela au sérieux. On voit que les activités sont déjà ralenties, même si tout n’a pas encore fermé. Certaines personnes, ici et là, portent des masques, ont du désinfectant dans leur sac, les gens se serrent moins la main. Je pense cependant qu'une partie de la population, les gens les plus précaires, vont continuer à sortir, vaquer à leurs occupations, parce qu'il leur faudra bien gagner de quoi manger. Et on attend encore dimanche pour voir si la fermeture des lieux de culte sera bien respectée.


Sur les réseaux sociaux, certains Kinois ont relayé les consignes de prévention pour éviter la propagation du coronavirus.


D’autres s’inquiètent des transactions dans les marchés et les commerces, qui passent principalement par les billets de banque.



"Le prix de la farine de maïs a sensiblement augmenté"Pour le moment, seule la capitale Kinshasa est touchée par des cas de Covid-19. Mais les mesures concernent tout le territoire et impactent d’autres villes, comme Lubumbashi, au sud du pays. Sur place, notre Observateur Alexandre Mulongo craint surtout pour l’augmentation du prix des denrées alimentaires :
 

Depuis les décisions annoncées par le président de la République, le prix de la farine de maïs, principal aliment de la région, a sensiblement augmenté. Pour l'instant, il n'y a aucun cas signalé officiellement (dans la ville, NDLR). Mais jeudi, la décision du président sur la fermeture des bars, restaurants, boîtes de nuit n'était pas respectée.




 

"À Kisangani, on a vu des queues au niveau des banques"À Kisangani, dans le nord-est de la République démocratique du Congo, notre Observateur Steves Tisseron Mbusa, directeur de publication du site kis24.info, a été témoin de la fermeture des établissements scolaires jeudi 19 mars. Il a transmis plusieurs photos à notre rédaction.

Les établissements scolaires ont fermé leurs portes jeudi 19 mars à Kisangani. Photos envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 par Steves Tisseron Mbusa.
 

Dans cette ville, chef-lieu de la province de la Tshopo, "il n’y a pas de cas suspect de coronavirus", selon le ministre provincial de la Santé, Joachim Ondendakemi. Seules quatre personnes arrivant de Belgique et d’Italie, des "pays fortement touchés", sont en surveillance pour 14 jours. Mais selon Steves Tisseron Mbusa, l'inquiétude a tout de même commencé à gagner certains habitants de la ville :

 

Dès jeudi, l'ambiance a été timide. Les écoles ont fermé, les élèves qui n'étaient pas au courant ont été renvoyés chez eux. Les autorités religieuses ont soutenu la décision du président et ont invité les croyants à prier de chez eux. Des mouvements citoyens qui avaient prévu des marches ou des événements dans les prochains jours ont commencé à annoncer le report ou l'annulation de ces activités. D'autres habitants ont décidé d'eux-mêmes de se mettre en confinement.
 
Plusieurs personnes se sont rendues à la banque jeudi 19 mars à Kisangani pour retirer de l'argent. Photos envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 par Steves Tisseron Mbusa.
 
Donc ces mesures ont été bien perçues, même si les gens sont inquiets. On a vu des queues au niveau des banques, certains allant retirer en vitesse un peu de liquidités. Sur les marchés, il y a eu un début de psychose : des habitants se sont mis à acheter des détergents, des cache-nez, mais aussi des provisions. Les prix ont augmenté en conséquence : celui du détergent de base a presque triplé.
 
Les marchés de Kisangani jeudi 19 mars. Photos envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 par Steves Tisseron Mbusa.
 
L'aéroport de Kisangani a été équipé de caméras thermiques, mais certains s'inquiétent car les vols internes ne sont pas suspendus. Or, de nombreux avions relient Kinshasa à Kisangani tout au long de la semaine. Maintenant, nous attendons la diffusion plus grande des messages de prévention, comme nous avions eu lors de l'épidémie d'Ebola, avec des émissions ou des panneaux publicitaires qui rappellent les consignes.

 

En cas d'aggravation de la pandémie de Covid-19 en République démocratique du Congo, le pays espère s'appuyer sur son expérience avec Ebola, en poursuivant notamment les mesures d'hygiène déjà mises en place. Le docteur Jean-Jacques Muyembe, architecte de la riposte Ebola est d'ailleurs aujourd'hui en charge de la lutte contre le Covid-19.
 

 

Cité par le journal Le Monde, ce dernier reste cependant prudent. Il estime que 10% de la population congolaise pourrait être touchée et s'inquiète du manque de préparation des habitants de l'ouest et de Kinshasa, qui n'ont pas connu l'épidémie d'Ebola.


Le docteur Muyembe craint également que les capacités de prise en charge et de réanimation soient insuffisantes. Et que les partenaires internationaux de la République démocratique du Congo soient avant tout occupés à gérer la pandémie dans leurs pays respectifs, déjà durement touchés.

 

Article écrit par Maëva Poulet.