À Pantin, "l'écœurement" des riverains face au "mur de la honte" anti-toxicomanes

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Un mur, censé bloquer le passage des usagers du crack entre Paris et sa banlieue, a été dressé la semaine dernière à Pantin, après l'évacuation de dizaines de toxicomanes du quartier des jardins d’Éole. La mesure provoque la colère et le désespoir des riverains. France 24 a rencontré les voisins du "mur de la honte".

Une femme pieds nus, vêtue de guenilles, l'air hagard et les bras en l'air, traverse la rocade, sans s'inquiéter du flot de véhicules. Non loin, des hommes, rassemblés en petits groupes, se frayent un chemin parmi les voitures, frappant aux vitres des conducteurs arrêtés au feu rouge.

Dès l'aube, les vendeurs de crack débarquent à proximité du square de la porte de la Villette (Seine-Saint-Denis), proposant ce dérivé fumable à partir de 5 euros. Les consommateurs, qui viennent prendre leur première dose de la journée, allument leur pipe à crack sur le trottoir, alors que les riverains s'affairent devant eux pour se rendre au travail.

Changement de décor à 100 m de là. De l'autre côté du périphérique, les riverains de Pantin emmènent leurs enfants à l'école, boivent leur café en terrasse, achètent une baguette à la boulangerie, pendant que des bénévoles s'activent au jardin communautaire.

Vendredi 24 septembre, les toxicomanes du quartier des jardins d'Éole, haut lieu de consommation de crack à Paris, ont été évacués et transportés en car vers le nord-est parisien, à la lisière d'Aubervilliers et Pantin, sur instruction du ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin.

Quelque 80 toxicomanes ont été évacués vers les jardins de la place Auguste-Baron. Des dizaines de plus devraient suivre.

À la suite de cela, un double mur en parpaings, baptisé "mur de la honte" par les habitants de Pantin, a été érigé pour bloquer un tunnel permettant le passage entre Paris et le département populaire de la Seine-Saint-Denis, et ainsi empêcher les fumeurs de crack de remonter vers la capitale.

Un quartier apeuré et déserté

Cette décision a ulcéré les riverains de Pantin. Pour eux, ce mur pose plusieurs problèmes : il bloque un passage piéton vers la capitale, ne les protège pas du problème du crack et symbolise la ségrégation de la banlieue.

"Le mur de la honte, merci Darmanin", peut-on lire sur un graffiti apposé sur le mur.

"Le mur n'est pas une solution", reconnaît Mme Bendjendi, qui vit tout près. "La situation m'angoisse terriblement... Et le mur n'empêche pas les fumeurs de crack de venir ici", explique-t-elle, en pointant du doigt une autre rue que peuvent emprunter les toxicomanes.

Toutefois, elle ne s'y oppose pas et admet que le mur la rassure. "Même si beaucoup sont contre, moi je suis pour. Le mur bloque le passage direct (entre Paris et Pantin), (les toxicomanes) sont obligés de faire un détour."

Sa voisine, Mme Sidibe, dont le balcon donne sur le tunnel bloqué, avoue "avoir vraiment peur". "J'aime beaucoup le quartier mais je cherche à déménager d'ici dès que possible."

Une angoisse partagée par Mme Eissa, 36 ans. "Je n'ai pas envie d'avoir peur en rentrant chez moi le soir et d'être sur mes gardes. Je suis vulnérable avec mes enfants. Si quelqu'un veut m'agresser, je ne peux rien faire."

En outre, la décision des autorités a un impact sur les commerces. Sofiane, un coiffeur de 36 ans, estime que les clients se font rares, même si le mur a bloqué environ 80 % des toxicomanes. "Les parents ne vont plus laisser leurs enfants seuls dans le quartier", déclare-t-il, ajoutant que le quotidien y devient de plus en plus "insupportable".

Un sentiment d'invisibilité

La colère des riverains n'est pas dirigée contre les toxicomanes, mais envers les pouvoirs publics. Les résidents de Pantin regrettent notamment de ne pas avoir été prévenus de la construction du mur (érigé sans consulter les autorités locales) et de l'avoir découvert via la presse et les réseaux sociaux.

L'ire a atteint son paroxysme lorsque Gérald Darmanin a déclaré que la nouvelle "maison" des toxicomanes se situerait place Auguste-Baron, à la lisière du 19e arrondissement, de Pantin et Aubervilliers, choisie pour son "isolement".

"Nous sommes des fantômes pour eux, ils ne nous voient pas", s'insurge Mme Eissa, en montrant les habitations alentour et le jardin communautaire géré par l'association Pas si loin. "Ceux qui disent ça ne viennent pas sur le terrain, ils ne savent pas ce qu'il se passe ici. Je suis vraiment, vraiment dégoûtée", lâche-t-elle, les yeux teintés de mépris.

Les riverains fustigent également l'échec des autorités parisiennes à réprimer ce problème de drogue qui ravage le nord-est de Paris depuis trois décennies – et la décision de le déplacer dans une banlieue pauvre qui fait face à ses propres problèmes.

"Ils ajoutent de la misère à la misère", déplore Rani Idiri, le propriétaire de 62 ans du café Flash Bar. "La Seine-Saint-Denis est le département le plus pauvre de France", dit-il, précisant que la qualité de vie de la zone s'est détériorée durant les quinze dernières années.

Il met en avant la hausse croissante du nombre de migrants sans papier et de sans-abri le long du périphérique, qui a coïncidé avec une augmentation de la criminalité et de la violence. Le quartier des Quatre-Chemins est désormais connu pour ses contrebandiers de cigarettes, ses vendeurs de rue agressifs et ses meurtres – qui restent occasionnels.

"C'est un message terrible pour les personnes qui habitent en banlieue, et puis surtout pour la jeunesse de la Seine-Saint-Denis", regrette Geoffrey Carvalhinho, conseiller municipal de Pantin, interrogé par téléphone par France 24. "Cette décision creuse le fossé entre Paris et une de ses banlieues, séparant d'un côté les riches et de l'autre les prolétaires."

"Construire un mur pour séparer Paris de la banlieue, c'est une honte. Une honte au niveau politique, une honte pour la France", s'emporte Rani Idiri. "Il y a des grands parcs à Paris : le jardin du Luxembourg, les bois de Boulogne, Vincennes. Pourquoi les amener ici ?"

Pour Salah Imazatene, 53 ans, "l'argent parle. Ils ne veulent pas que les touristes voient (les toxicomanes) à Paris, ils les parquent donc ici".

Une solution pérenne réclamée

"Il faut que le gouvernement et la mairie de Paris arrêtent de se renvoyer la balle", plaide Ugo Bajeux, un urbaniste de 27 ans. "Ce mur représente l'impasse dans laquelle se trouve la politique des pouvoirs publics en matière de crack."

Tous les résidents de Pantin réclament une stratégie sérieuse à long terme sur le sujet. Car, deux ans après la mise en place d'un ambitieux plan anti-crack de 9 millions d'euros, le problème persiste.

Dans Paris et sa proche banlieue, les toxicomanes sont au nombre de 13 000, avec une hausse du nombre de consommatrices, selon un rapport de l'OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanies) publié en début d'année. Ce dernier critique la politique anti-crack du gouvernement français qui privilégie les réactions "ad hoc" à une stratégie globale à long terme.

"La prédominance du marché du crack au cours des trente dernières années (…), ainsi que l'émergence d'une nouvelle offre d'acteurs issus des quartiers défavorisés" ont illustré "l'échec des politiques publiques", ajoute le rapport.

Les fumeurs de crack se sont rassemblés pour la première fois autour de Stalingrad, dans le 19e arrondissement, dans les années 1980, avant de finalement s'installer sur la tristement célèbre "colline du crack" à la porte de la Chapelle. Quand la colline a été démantelée en 2019, les toxicomanes ont été dispersés vers le nord-est de Paris.

Nombre d'entre eux sont retournés à Stalingrad. Des centaines de toxicomanes s'étaient également installés dans les jardins d'Éole (18e arrondissement), qui leur avaient été ouverts un temps par la mairie de Paris à certaines heures, mais aussi le long de la rue Riquet. Face à la fronde des riverains, ils avaient déjà été expulsés des jardins fin juin, avant d'y retourner, tandis que d'autres erraient près de Stalingrad.

Le préfet de police de Paris, Didier Lallement, a reconnu la semaine dernière que la présence des usagers de crack rue Riquet "à proximité immédiate de nombreux riverains et d'écoles" était "intenable". D'où l'évacuation vers Pantin.

Des projets bloqués

Pour les habitants qui œuvrent à améliorer la qualité de vie de Pantin, l'arrivée des toxicomanes et la construction du mur sont un coup dur.

Louis Robert, un architecte qui collabore avec l'association Pas si loin, qui a une vue plongeante sur "le mur", s'inquiète que le projet de mur d'escalade pour les enfants ne voit pas le jour.

Le local de l'association, qui fait aussi office de café solidaire, fournit un lieu pour que les femmes de la communauté puissent se réunir. "Il suffit de regarder, les femmes sont absentes des rues. Elles n'étaient déjà pas très présentes dans l'espace public dans le quartier. Maintenant, c'est un mur de plus qui bloque les projets pour elles."

Les riverains ne comptent pas se laisser faire, des rassemblements sont organisés tous les mercredis. Une autre manifestation est prévue samedi 2 octobre à Paris.

"Ils pensent que parce que nous sommes pauvres, nous n'allons pas faire de vagues", lâche Céline, une éducatrice de 42 ans, qui a battu le pavé contre l'inertie des pouvoirs publics, mercredi. "Mais ils se trompent."

Traduit de l'anglais par Sandra Cazenave, lire l'original ici.

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