À Limbé, quand le foot tente d’exister malgré la crise politique

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Depuis le déclenchement de la crise politique en 2016, le football dans cette partie du Cameroun est en berne. La plupart des clubs ont cessé leurs activités, tandis que d’autres tentent cahin caha d’exister. Quel est leur quotidien ? Reportage à Limbé, en marge du CHAN 2020.

De notre envoyé spécial à Limbé, Fabien Essiane

Ofon Mendonge Theodore a 27 ans. Il a fait les beaux jours du football dans la ville de Limbé. Cet ancien joueur de Njalla Kwan FC de Limbé, une équipe de la ligue régionale, a perdu tout repère dans le foot. Depuis le début de la crise entre la république virtuelle d’Ambazonie et le Cameroun, il n’a plus d’équipe.

Son ancien employeur Njalla Kwan FC traverse une crise financière due au ralentissement de ses activités génératrice de revenus. Ofon Mendonge ne sait plus à quel saint se vouer. « Je ne suis plus que l’ombre de moi-même aujourd’hui. Je n’ai pas de club. Partout où je me rends, on me dit qu’il n’y a plus de place. Et en plus il n’y a pas d’argent pour me payer. Et sans activités, un footballeur baisse en rythme et en performance ».

Et pourtant, Ofon Mendonge se souvient encore qu’il n’y a pas si longtemps, en 2015, il avait été élu meilleur joueur du tournoi inter pool. L’inter pool est une compétition qui réunit chaque année les meilleures équipes des divisions régionales afin de consacrer trois d’entre elles en première division.

Ces difficultés que rencontre Ofon Mendonge sont le reflet même de la situation que traverse le ballon rond dans la ville de Limbé et dans toute la zone anglophone. Le championnat régional est à l’arrêt depuis deux ans. Les problèmes auxquels fait face la Fédération camerounaise (Fécafoot) n’aidant pas à améliorer les choses, le foot et les joueurs se battent au quotidien pour exister.

« Même avec le CHAN, je ne pense pas que grand-chose va changer »

Bien que le gouvernement de Yaoundé ait consenti à quelques mesures d'apaisement, afin d'éviter l’engrenage en cette période de Championnat d’Afrique des nations (CHAN), le sport-roi y est en berne. Rien de va plus dans la ligue régionale. La plupart des clubs ont arrêté leurs activités par peur de représailles.

« La ligue régionale a fermé ses portes depuis le mois de septembre. On se consacre aux deux zéros à présent. Parce qu’il y a plusieurs procès en cours sur la reprise ou pas de la ligue. En plus, vous savez qu’il y a la menace des sécessionnistes », nous révèle Ndive Thomas, le président de la ligue régionale du Sud-Ouest Cameroun, l’une des deux régions anglophones en proie à un conflit armée avec le pouvoir centrale de Yaoundé depuis plus de cinq ans.

« En plus de cela, les conflits sont récurrents au sein de la ligue régionale. Aujourd’hui, la gestion de cette ligue est entre les mains de la justice qui devra statuer dans les prochaines semaines » poursuit-il. « Même avec la venue du CHAN, je ne pense pas que grand-chose va changer ici », conclut Ndive Thomas.

Au Quartier Nguèmè, à proximité de Limbé, au lever du jour, Eboumbou Jacques Marcel, comme à l’accoutumé, s’entraîne avec ses pensionnaires au grand dam des mouvements séparatistes. Il est le président de l’école de football Futur Stars Sports Academy de Limbé. Ses pensionnaires sont âgés de 5 à 17 ans. Ils s’entraînent deux fois par semaine.

« Par le passé nous n’avions pas de problèmes. La ligne régionale fonctionnait bien, mes affaires fonctionnaient bien, je pouvais m’occuper de mon centre de formation. Mais depuis que la crise a commencé voici bientôt 5 ans, tout s’est arrêté. L’économie tourne au ralenti. J’ai du mal à subvenir aux besoins de mon centre parce que mes affaires sont en berne. Et pour couronner le tout, le coronavirus est venu nous mettre à genou. Sa présence a ajouté un lot de contraintes qui, avec le temps et si la situation ne s’améliore pas, font que je ne pourrais plus maintenir mon centre de formation. Je demanderais aux enfants de rester chez eux. Mais ce sera avec désolation », raconte-t-il.

Non loin de là, Njalla Kwan FC de Limbé, l’ancien club d’Ofon Mendonge, tente de recruter dans l’espoir d’une reprise de la ligue régionale. Ce sont donc plus de 70 jeunes qui frappent à la porte de Njalla Kwan régulièrement.

Freddy Kouoh Koulla, le directeur technique du club, explique que « le club a évolué pendant quatre saisons consécutives en première division, de 2012 à 2015. Il s’est même classé sixième lors du championnat de 2013. Et c’était sa meilleure performance de tous les temps. Mais depuis sa descente aux enfers, l’équipe se consacre beaucoup plus à la formation des jeunes talents qui ramèneront le groupe là où il était avant ». Mais ses recrutements ciblent les jeunes de moins de 20 ans.

Autrefois en première division, l’équipe évolue aujourd’hui en deuxième division régionale. Et Njalla Kwan n’est pas le seul club. Limbé dispose de sept autres équipes dans différentes divisions. Et 13 dans toute la région du Sud-Ouest. Le football féminin, lui, a totalement disparu des radars. Il n’existe plus depuis plusieurs années. Et ce projet ne pourra se réaliser que si la situation socio-politique et sécuritaire s’améliore.