À Lesbos, les migrants tentent de s'organiser dans l'angoisse face au risque du coronavirus

Une centaine de migrants du camp de Moria, sur l'île de Lesbos, en Grèce, ont à nouveau manifesté le 29 avril, pour demander à être évacués. Si aucun cas de Covid-19 n'a jusque-là été répertorié, il est impossible de respecter les gestes barrières et la distanciation sociale nécessaires pour prévenir l'arrivée du virus dans ce camp surpeuplé, devenu un vrai bidonville. Une situation anxiogène que détaille notre Observateur.

Plus de 19 000 personnes se trouvent aujourd'hui dans le camp de Moria, prévu pour en accueillir 3 000, un ratio qui symbolise à lui seul le défi sanitaire que représente le risque d’appartion du Covid-19.

Le gouvernement grec a annoncé mi-avril que 2 380 migrants seraient évacués vers des hôtels, appartements, ou d'autres camps dans le pays. Une perspective qui n'a pas suffi à rassurer. Le 22, puis le 29 avril, certains migrants, essentiellement africains, ont demandé à être évacués et ont crié leur inquiétude face au risque sanitaire.

Manifestation le 22 avril pour demander une évacuation. Vidéo de notre Observateur. 


Au 1er mai, aucun cas de Covid-19 n'avait été recensé dans le camp de Moria. Mais, surchargé, sous-équipé, déserté par beaucoup d'ONG depuis l'arrivée de la pandémie en Grèce, le camp est "une bombe sanitaire" selon le père Maurice Joyeux, du Service jésuite des réfugiés (JRS) présent sur place.



Notre Observateur, qui a requis l'anonymat, y est arrivé fin 2019. Si un cas de coronavirus se déclarait finalement dans le camp, il craint une propagation très rapide de la maladie :
 

"Tout le monde vit à cinq centimètres d'écart"

L'ambiance était déjà tendue ici avant, mais ça l'est encore plus depuis qu'il y a le risque du coronavirus.
Les distances de base ne sont pas respectées : quand on fait la queue pour aller manger, au magasin, pour les toilettes, il n'y a jamais un mètre entre les gens, on est vraiment collés. Tout le monde vit à cinq centimètres d'écart, les gens se saluent, et personne ici ou presque ne porte de masque.

Foule compacte en attente d'un service de repas. Vidéo de notre Observateur. 

Dans les tentes, c'est encore pire : moi, je suis avec neuf personnes dans une tente de cinq mètres sur trois. On dort les uns à côté des autres, je suis avec un monsieur qui tousse chaque nuit et je suis obligé de supporter ça.



Pour l'hygiène, je n'en parle pas. Aux points d'eau, les robinets coulent une heure toutes les quatre heures, donc on ne peut pas se laver les mains une bonne partie du temps. Les toilettes sont en nombre insuffisant [dans certains endroits, une toilette pour 200 personnes, dans d'autres une douche pour 600 personnes, NDLR].


On m'a donné un masque début avril, je ne sais pas s'il est utilisable un seul jour ou plus, ni s'il est lavable. De toute façon, c'est insuffisant.

Cette situation est déplorable, ça me fait mal, ça me fait peur. Si aujourd'hui j'attrape le coronavirus, je ne sais pas ce qui va m'arriver.



Sur l'île de Lesbos, qui compte 85 000 habitants, le bilan était au 30 avril de quatre cas de Covid-19 et un mort. Mais les médecins s'inquiètent aussi, les capacités hospitalières de l'île ne pouvant faire face à une propagation massive du virus dans le camp. À Moria, des réfugiés ont pris tant bien que mal des initiatives pour diffuser des messages de prévention sur le Covid-19.

L'ONG Wave of Hope for the future, gérée par des résidents du camp, a ainsi organisé des sensibilisations aux gestes barrières notamment auprès des enfants, et fait des tournées dans le camp pour expliquer la réalité et les dangers du virus.


 

“Le fait qu'il n'y ait eu jusqu'ici aucun cas dans le camp est un miracle"
D'autres migrants ont mis en place la "Moria Corona Awarenss Team". Raed Naji Alabd, ancien conseiller en sécurité sanitaire en Syrie, explique ce que son équipe et lui tentent de faire :
 

Nous avons lancé notre propre initiative parce que la plupart des ONG ont quitté le camp. Nous faisons beaucoup de sensibilisation, nous expliquons aux gens ce qu'est le Covid-19, que c'est vraiment dangereux, et nous leur expliquons les gestes barrières basiques : comment bien se laver les mains, se tenir à distance des autres, ne pas sortir du camp pour ne pas risquer de contracter le virus... Le fait qu'il n'y ait eu jusqu'ici aucun cas dans le camp est un miracle, il faut que ça continue.



Avec l'ONG Stand by me Lesvos qui nous soutient, nous avons réalisé des panneaux en plusieurs langues, anglais, français, persan, somali, qui expliquent ce qu'est le virus et ce qu'il faut faire pour s'en protéger.

Une de nos premières actions, ça a été aussi de collecter autant que possible des poubelles, ici les déchets s'entassent. Nous les avons sorties du camp pour assainir un peu les lieux. Nous essayons de faire comprendre aussi la nécessité que les tentes restent propres, et de bien nettoyer les alentours des tentes aussi. Notre initiative est bien accueillie par les gens ici, ils apprécient qu'on s'occupe d'eux et se sentent moins démunis face au virus.”


Article écrit par Corentin Bainier (@cbainer)