En Afghanistan, avec les recalés de l’évacuation : “Les ONG et les pays occidentaux nous ont vendus aux Taliban”

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Au lendemain du décollage du dernier avion américain depuis l’aéroport de Kaboul, parti le 30 août dans la nuit, des milliers d’Afghans sont restés dans leur pays alors qu’ils espéraient encore pouvoir être évacués par un des transports organisés par les États-Unis ou les pays européens. Beaucoup sont en danger : depuis 2001, certains ont travaillé avec les Occidentaux, d’autres ouvertement critiqué les Talibans. Quatre d'entre eux racontent leur peur et comment ils envisagent l'avenir.

Certains auront espéré jusqu’à la dernière minute, attendant une hypothétique chance d’être embarqués dans les derniers vols quittant Kaboul. L’aéroport, comme la quasi intégralité du pays, est désormais aux mains des Taliban. Pour ceux qui n’ont pas pu partir, c’est une période d’angoisse absolue qui commence.

"Mes voisins m’ont dit que des dizaines de Taliban étaient dans mon jardin"

"Saed" (le prénom a été changé), un journaliste, a réussi à gagner Kaboul depuis la ville où il travaillait, mais pas à être évacué :

Quand les Taliban occupaient notre ville je m’étais déplacé dans un lieu secret parce que je savais qu’ils en avaient après moi. J’avais eu des menaces par le passé.

J’avais peur des Taliban à en trembler. Et ça s’est empiré ces derniers jours : mes voisins dans ma ville d’origine m’ont dit que des dizaines de Taliban étaient dans mon jardin, demandant au voisinage ce que j’avais fait.

Qu’est-ce que j’ai fait ? Je n’ai pas à répondre à ça, je n’ai rien de fait de mal. Toute ma vie, j’ai été journaliste.

Avant le départ des Américains j’avais peur mais encore de l’espoir. Je savais qu’il y avait des gens qui pensaient à moi, et je pensais que je pourrai partir. Mais non. Tous nos espoir se sont évanouis la nuit dernière. Même si les vols commerciaux reprennent, je n’ose pas aller à l’aéroport. Les Taliban me recherchent, est-ce que je vais vraiment aller là-bas et dire 'salut, me voici' ?

Je n’ai aucun espoir. Mais je ferai n’importe quoi pour sauver ma vie. Si je dois, je tenterai de passer la frontière avec un passeur.

"Ils sont venus chez elle, lui ont tiré une balle dans la tête"

"Sara", est activiste des droits des femmes dans l’est du pays :

Quelque chose a changé depuis l’arrivée des Taliban et c’est douloureux à admettre. Avant, les activistes des droits des femmes partageaient un sentiment de sororité, elles essayaient de se soutenir les unes les autres. Mais maintenant, les activistes, et même les amis ou les membres d’une même famille ne se font plus confiance.

Nous avons d’anciens collègues qui ont commencé à travailler avec les Taliban, pas des activistes mais des gens qui ont été salariés d’ONG de défense des droits. La raison principale, c’est que les gens veulent sauver leur propre vie. Il s‘en fichent des autres, ils sont prêts à mentir.

J’ai contacté les responsables de l’ONG pour laquelle j’ai travaillé, jusqu’à il y a deux semaines. Ils n’ont pas répondu. J’ai entendu qu’ils avaient quitté l’Afghanistan avec leur famille proche, ce qui est normal, mais aussi leur famille élargie, parents, cousins, des citoyens ordinaires. Nous avons été abandonnés.

Il y a trois jours, les Taliban – ou le groupe État islamique, je ne suis pas sûre - ont assassiné un de mes collègues. Elle était activiste comme moi et infirmière. Ils sont venus chez elle, lui ont tiré une balle dans la tête, ont kidnappé son mari. La famille refuse de communiquer par peur que le mari soit tué lui aussi. J’ai fait des cauchemars depuis son assassinat. Il n’y a plus moyen de sortir. Soit je risque ma vie en sortant et en tentant de rejoindre une frontière, ou d’aller dans une région ou personne ne me connaît. Soit je reste ici, jusqu’à ce que les Taliban m’oublient ; Et je ne sais pas quand ça arrivera.

"Nous changeons de maisons tous les trois ou quatre jours"

D’autres font part de leur ressenti envers les Occidentaux, et du sentiment d’abandon qui les gagne, comme "Hebat" qui vit dans une ville du nord du pays :

Je suis dévasté. J’ai la sensation que nous sommes dans un piège. Je suis terrifié mais je ne peux pas le montrer, afin que mon fils continue de se sentir en sécurité. On se cache chez des proches, nous changeons de maisons tous les trois ou quatre jours. Mais combien de temps allons-nous faire ça ? Comment vais-je gagner de l’argent pour ma famille ? Combien de temps vais-je pouvoir dire à mon fils qu’il doit rester enfermé et ne peut pas aller jouer dehors ?

J’ai travaillé pour des ONG, afghanes et internationales, la plupart du temps bénévolement , mais j’étais heureux de le faire. Je ne le faisais pas pour les miens, mon pays. Et je me sens très naïf maintenant. J’ai demandé de l’aide à ces ONG depuis que ma ville est tombée aux mains des Taliban, mais c’est comme si j’avais disparu. Personne n’a répondu à mon SOS. Personne. Je trouverai un moyen de m’échapper d’Afghanistan, j’en suis sûr. Mais je n’oublierai pas les ONG qui nous ont abandonné. Comme les États-Unis et tous les pays occidentaux, ils nous ont vendus aux Taliban.

"Dans les avions, il n’y avait de la place que pour les directeurs d’ONG et leur famille à Kaboul"

"Reza" vit, lui, dans une ville du centre du pays où il travaille dans l’humanitaire et le secteur de la santé :

Heureusement, dans la région, la présence des Taliban s’est un peu relâchée, ils sont pour beaucoup retournés dans leurs villages. Mais ma ville reste l’objet d’un contrôle sérieux. Je ne me risque dehors que depuis quelques jours. J’ai décidé de continuer mon travail d’activiste, je sais que c’est dangereux, j’ai peur, mais on ne peut pas tout fermer et laisser les gens dans les mains des Taliban.

Dehors, je fais des enregistrements, prends des photos pour l’ONG pour laquelle je travaille, avec laquelle nous menons des enquêtes et publions des articles dans des médias sous des fausses identités. Je fais profil bas pour ne pas attirer l’attention

Au début je voulais moi aussi partir. Mais j’ai vite vu que ça serait compliqué : les frontières étaient fermées, et dans les avions d ‘évacuation, il n’y avait de la place que pour les directeurs d’ONG et leur famille à Kaboul, pas pour les petits soldats en province comme moi. Donc j’ai décidé de continuer ce que je faisais, je ne le fais pas pour les ONG, je le fais pour les gens ici.

Le président français, Emmanuel Macron, avait proposé, avec le soutien de l’Allemagne et du Royaume-Uni, la création d’une zone protégée à Kaboul afin de poursuivre les évacuations de ceux qui étaient éligibles. Cette proposition a été rejetée par les Taliban, par la voix d’un de leur porte-parole Suhail Shaheen, lequel a cependant affirmé qu’avec un passeport et un visa, "chacun pourra quitter l'Afghanistan et y venir en provenance d'un autre pays", soulignant la volonté des nouveaux maîtres de Kaboul de rouvrir l’aéroport au plus vite.

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