À la frontière Iran-Irak, le trafic de moutons, un nouveau business lucratif mais dangereux

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La crise financière qui touche l’Iran a entraîné l’apparition d’un curieux phénomène à la frontière avec l’Irak, région principalement peuplée par les Kurdes : le trafic de moutons. Une activité qui rapporte gros à certains propriétaires, mais coûte à ceux qui s’y risquent sur le terrain : les affrontements entre les trafiquants et la police iranienne ont déjà blessé plusieurs habitants et entraîné l’arrestation d’une dizaine de personnes dans la région.

Les régions kurdes à la frontière entre l'Iran et l'Irak sont habituellement un haut lieu de trafic de cigarettes, d'alcool ou d'autres appareils électroménagers. Dans la région, les contrebandiers sont appelés des "kulbar" en langue locale, et chaque année, plusieurs dizaines d'entre eux trouvent la mort, victimes des gardes-frontières iraniens, des mines antipersonnel ou du rigoureux hiver de cette zone montagneuse. La rédaction des Observateurs de France 24 a documenté à plusieurs reprises des incidents autour des ces "kulbar".

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Depuis environ un mois, plusieurs vidéos ont émergé sur les réseaux sociaux pour documenter un nouveau type de trafic dans cette région. Une vidéo publiée le 8 novembre sur Telegram a notamment montré des gardes-frontières tirer sur ce qui semble être des bergers. Selon des habitants locaux, les images ont été prises près de Dowlahtu, un village dans la province d'Azerbaïdjan occidental, dans l'ouest de l'Iran.

Dans cette vidéo, des gardes-frontières tentent d'arrêter des contrebandiers près de Dowlahtu. On y entend plusieurs tirs.

Ces bergers sont en réalité des trafiquants qui tentent de faire passer des troupeaux à travers la montagne afin de les revendre à un prix bien plus élevé. Aucun des trafiquants ou des policiers n'aurait été blessé lors de cet incident.

Une autre vidéo filmée à 900 kilomètres de là, dans la région des marais d'Hawizeh au Khouzestan, dans le sud-est de l'Iran, avait été publiée par des médias iraniens le 2 novembre.

Dans celle-ci, on voit des trafiquants tenter de faire passer des moutons de l'Iran vers l'Irak en bateau, traversant une zone marécageuse qui sépare les deux pays.

Deux autres vidéos ont également été filmées le 5 novembre cette fois à Zarduyeh, un village situé à 400 kilomètres de Dowlahtu, dans la province de Kermanchah. Dans la première, on entend encore une fois des tirs de la part des forces de sécurité iraniennes, et on voit des pick-up remplis de moutons. Dans la seconde, des villageois, principalement des femmes et des enfants, jettent des pierres sur les forces de sécurité pour les chasser de leur village.

Dans cette vidéo prise à Zarduyeh, on entend des tirs et on voit des moutons qui ont été confisqués par les forces de sécurité iraniennes.

Ce trafic se déroule donc tout le long de la frontière selon les vidéos disponibles sur les réseaux sociaux, du village de Dowlahtu à celui de Zarduyeh, du nord-ouest au sud-ouest de l'Iran.

Les régions kurdes en Iran connaissent un taux de chômage très élevé, poussant beaucoup à se tourner vers la contrebande pour survivre : selon les chiffres officiels, le taux de chômage est d'environ 10 % pour l'ensemble du territoire iranien, et de 14,8 % à 16,9 % dans les régions kurdes du Kermanchah et du Khouzestan. Des chiffres que des experts de l'économie iranienne jugent sous-estimés

Ce sont même parfois des représentants de l'autorité locale qui se tournent vers ce type de trafic : le 3 novembre, des médias locaux ont révélé que Chavos Koresani, membre du conseil du village de Ravian, avait été tué par des gardes-frontières iraniens alors qu'il travaillait comme "kulbar".

"Dans le coup de filet, les forces de l'ordre ont confisqué des moutons appartenant à des villageois de Zarduyeh, provoquant leur colère"

Sirvan (pseudonyme choisi pour sa sécurité) vit dans le village de Zarduyeh. Il a été témoin de ce qu'il s'est passé le 5 novembre lors de l'attaque des forces de sécurité.

Ce jour-là, les forces de l'ordre sont arrivées dans notre village, parce qu'elles s'intéressaient à ce "nouveau trafic" que de jeunes garçons avaient commencé. Ils achètent des moutons en Iran, et les font passer par la frontière avec l'Irak, parce que le prix de la viande de mouton est beaucoup plus élevé qu'en Iran.

En effet, le taux de change du toman au dollar rend l'opération très lucrative. Selon les médias locaux, un mouton rapporte deux fois plus en Irak qu'en Iran : en Iran, le kilo de viande de mouton rapporte 45 000 tomans [soit 1,41 euros], contre 100 000 tomans le kilo en Irak [soit 3,15 euros]. Un mouton peut peser en moyenne 50 kilos, signifiant une plus-value potentielle de 87 euros s‘il est vendu en Irak. Dans un pays comme l'Iran touché par l'inflation et la crise économique, et où le salaire minimum est de 60 euros, la somme est importante.

Notre Observateur Sirvan poursuit :

Le jour de l'incident, des gardes-frontières et des Gardiens de la révolution iranienne ont monté une embuscade près de la frontière juste après mon village. Ils ont récupéré de nombreux moutons, et les ont chargés dans leur camion. Mais dans le coup de filet, ils ont certes récupéré des moutons destinés à la contrebande, mais également des moutons appartenant à des villageois qui n'étaient pas impliqués dans le trafic.

C'est pour cette raison que les villageois étaient en colère. Lorsque le convoi est passé, ils les ont arrêtés pour leur dire que des moutons confisqués leur appartenaient. Les agents n'ont rien voulu savoir, le ton est monté, et les villageois ont commencé à lancer des pierres, principalement des femmes et des enfants. Les forces de l'ordre ont répliqué par des tirs, qui heureusement n'ont blessé personne. Au moins trois hommes ont été arrêtés, et vingt convoqués par la justice.

Dans cette vidéo, des habitants de Zarduyeh, principalement des femmes et des enfants, lancent des pierres sur les forces de sécurité pour les chasser loin du village.

"Les 'kulbar' sont juste des petites mains qui vont faire le sale et difficile travail"

Selon notre Observateur Sirvan, la plus-value rapportée par ce trafic finit généralement dans la poche des "gros poissons", pas dans celle des petits "kulbar" :

Dans notre région, ceux qui participent à ce trafic ne le font pas par choix, ils le font pour survivre, principalement les jeunes. Il n'y a pas de travail ici. Toutes les régions frontalières en Iran sont dans la même situation. Je connais même un jeune homme brillant qui a un doctorat en management qui travaille comme "kulbar". Des gens qualifiés comme lui, il y en a énormément dans la région.

En plus, cet argent ne revient pas intégralement à ces trafiquants. En général, ceux qui font le travail de "kulbar" n'ont pas l'argent pour acheter de gros troupeaux. Ils sont embauchés par des trafiquants plus riches qui ont acheté les moutons, et qui les ont déjà vendus à des trafiquants du côté irakien de la frontière, via Telegram. Les "kulbar" sont donc juste des petites mains qui vont faire le sale travail en passant par la frontière pour quelques centaines de milliers de tomans pour 40 kilomètres [la paye peut aller jusqu'à 30 euros la course, NDLR]. C'est un voyage très compliqué qui peut prendre deux à trois nuits à travers les montagnes.

Ils travaillent en groupe. Il y a un éclaireur qui part vérifier si la route est sécurisée, puis d'autres font passer les moutons, comme s'il s'agissait de n'importe quel troupeau mené par un berger. Parfois, ils sont repérés par des gardes-frontières qui leur tendent une embuscade [comme on peut le voir dans la première vidéo filmée à Zarduyeh, NDLR]

Il n'existe pour l'heure aucune statistique officielle documentant précisément le nombre de "kulbar" tués dans le cadre de ce trafic de moutons. Mais selon une ONG de défense des droits de l'homme locale, au moins 79 "kulbar" auraient perdu la vie en 2019 dans le cadre de différents trafics dans la région frontalière entre l'Iran et l'Irak.