À Cuba, le livre cherche son souffle face aux barrières

Événement culturel très prisé à Cuba, la Foire du livre se tient en ce moment à la Havane (du 6 au 16 février 2020). Une occasion unique pour acheter des livres dans un pays où les librairies sont bien peu achalandées le reste de l’année. Mais pour sa 29e édition, cette Foire devient plus une sortie entre amis ou en famille qu’une véritable rencontre littéraire. À Cuba, les jeunes semblent se désintéresser de la lecture. Le contrôle par l’État de l’édition freinerait les passions littéraires.

De notre correspondante à La Havane

Comme chaque année depuis 29 ans, en ce mois de février, les livres ont pris d’assaut la forteresse de La Havane. Pour déambuler dans les allées de cette Foire du livre, nous sommes accompagnés de l’universitaire Enrique Lopez Oliva, qui a sorti pour l’occasion une belle veste de costume gris clair, sur un haut au motif africain, et son chapeau style Panama. Le professeur d’histoire de la religion à l’université de La Havane est véritablement un lecteur passionné, voire même accro.

« Chez moi, j’ai plus de 5 000 livres, et mon lit en est rempli. Alors, pour dormir, j’occupe seulement un petit coin du lit. En fait pour moi, les livres sont ma nourriture spirituelle. Je préfère ne pas manger, j’ai même vendu des lampes de ma maison, qui maintenant est à moitié obscure, pour pouvoir acheter des livres ! »

Cuba manque de papier

Acheter des livres à la foire de La Havane n’est effectivement pas accessible à tous les Cubains. Enrique Lopez Oliva souhaite acquérir un livre sur le pape François, sur lequel il donnera prochainement une conférence à l’université. Mais il fait remarquer que le prix du livre correspond presque à la moitié de sa retraite.

Au-delà du prix, l’ancien journaliste et professeur remarque également que si cette année les Cubains achètent moins de livres, c’est qu’il y a bien peu de nouveautés.

« Tout d’abord, il y a un problème matériel, un problème de papier. Cuba a de sérieuses difficultés économiques, et donc, nous avons des difficultés pour importer du papier. Ensuite, les imprimeries cubaines sont largement obsolètes et beaucoup ne fonctionnent plus, donc tout cela ne permet pas de répondre aux besoins. »

En avril dernier, faute de papier, Cuba a effectivement réduit la pagination du Granma, le journal quotidien du Parti communiste, rappelant la première mesure adoptée pour affronter la période spéciale des années 1990.

« Les livres critiques n’entrent pas »

Les difficultés économiques actuelles freineraient donc l’édition du livre à Cuba. Et l’État, via l’Institut cubain du livre, avance également l’argument du prix inaccessible des droits d’auteurs. C’est pourquoi de nombreux livres étrangers ne seraient pas édités à Cuba.

Pour Enrique Lopez Oliva, l’édition de livres sur l’île dépend aussi d’un important contrôle idéologique et éditorial.

« Non seulement on ne peut pas lire de tout, mais en plus de ça, moi qui aie pu voyager, en arrivant à l’aéroport, ils vérifiaient les livres que j’apportais et ils ne m’ont pas laissé entrer avec certains dans le pays. Des livres qui peuvent faire référence à ce qui s’est passé à Cuba, à certaines périodes de l’histoire, ou des livres critiques sur le marxisme... Les livres qui entrent sont issus de maisons d’édition trotskysantes ou de gauche, mais les livres critiques n’entrent pas ! »

Le professeur d’histoire de la religion rappelle que toutes les maisons d’édition à Cuba sont étatiques, bien que certaines, notamment catholiques, acquièrent petit à petit une certaine indépendance, avec encore quelques barrières.

« Par exemple, la librairie catholique des pères Geronimo a eu des problèmes avec ses containers de livres qui ont été retenus à la douane durant des mois. Et les autorités ont expliqué que de toute façon, il n’y avait de public à Cuba pour ces livres ! Parce qu’encore aujourd’hui, il y a une crainte que le peuple cubain puisse avoir une vision critique de ce qui se passe ici. Il y a une peur de la critique, mais je vois que petit à petit, des espaces de critiques sont en train de s’ouvrir. »

Changement de génération en cours à Cuba

Ce que craint également le journaliste retraité, c’est la désaffection des jeunes pour la lecture. Cuba, en 1959, avait pourtant ouvert la voie à la lecture pour tous, en instaurant l’éducation gratuite, l’accès aux bibliothèques et à de nombreuses librairies, et en important et vendant à bas prix des livres espagnols.

« Avec les nouvelles technologies, nous sommes face à un grand changement de génération à Cuba. Les nouvelles générations ne lisent plus de livres, tout passe à travers les nouvelles technologies. »

Si certains journalistes indépendants estiment effectivement que la moitié des Cubains ne lisent pas, l’usage des nouvelles technologies par les jeunes a aussi permis le piratage de copies digitales de nombreux ouvrages interdits sur l’île.