À la clinique de l'Estrée, l’expérience du Covid-19 permet de surmonter la deuxième vague

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Sept mois après, un reporter est retourné pour France 24 au service de réanimation mis en place à la clinique de l'Estrée, à Stains, au nord de Paris, pour voir comment le personnel soignant surmontait la deuxième vague de Covid-19. Reportage.

"Il faut appeler son fils immédiatement." La voix qui s'élève de la chambre 349 du service de réanimation de la clinique de l'Estrée, jeudi 19 novembre, n'augure rien de bon.

L'îlot central du service, qui fourmille habituellement d'activité en cette deuxième vague de Covid, est déserté. Tous les soignants sont regroupés autour d'un patient intubé en train de perdre sa bataille face au virus.

"Pneumothorax", "drain", "shot d'adrénaline". Dans un souffle, le docteur Widad Abdi, médecin réanimateur, et les soignants échangent les termes médicaux de cette lutte acharnée contre le coronavirus. Les poumons de ce patient de 74 ans sont en si mauvais état que l'arrêt cardiaque peut survenir à tout moment.

Le patient décèdera quelques minutes avant l'arrivée de ses proches. Il a rejoint les 429 morts du Covid recensés durant ces dernières 24 heures et les plus de 47 000 personnes officiellement victimes de l'épidémie sur le territoire français.

Des chiffres froids, qui ne rendent pas compte du choc que représente chaque décès pour les proches des victimes. Un drame personnel qui était d'autant plus terrible lors de la première vague que la dépouille d'un malade du Covid était rapidement enfermée dans une housse étanche, sans que la famille ne puisse se recueillir ou voir le corps.

Cette fois, les proches peuvent voir le défunt une dernière fois. Ce jeudi, le fils du patient et deux proches sont ainsi autorisés à pénétrer dans la chambre 349.

"C'est un changement important pour les familles des victimes, ça les aide à faire leur deuil", explique le docteur Abdi.

Près de huit mois après le premier pic épidémique, les soignants ont acquis une connaissance de la maladie et une expérience des soins Covid, qui leur permet de plus en plus d'éviter une telle issue dramatique.

"La deuxième vague est très différente, on a un turnover beaucoup plus important. De manière générale, les patients sont mieux soignés et restent ici moins longtemps qu'au printemps dernier", affirme le docteur Abdi.

La plupart des patients nécessitant une assistance respiratoire (sans intubation) sortent désormais après cinq ou sept jours, tandis que le délai oscillait plutôt entre douze et quinze jours lors de la première vague.

Meilleures connaissances du Covid-19

L'amélioration s'explique notamment par une meilleure prise en charge dès l'admission, ainsi que des machines d'assistance respiratoire plus performantes, selon Natacha Julie, cadre de réanimation.

"On a des examens complémentaires qui sont faits dès l'admission. Par exemple, on va surveiller la coagulation dès la première prise de sang, car on sait que le Covid peut provoquer une embolie pulmonaire. Pendant la première vague, on se concentrait sur l'aspect respiratoire. Aujourd'hui on peut beaucoup mieux anticiper les problèmes circulatoires", affirme Natacha Julie.

Entre les deux vagues, la clinique de l'Estrée a acquis plusieurs machines d'assistance respiratoire qui permettent de mieux oxygéner les patients gravement atteints par le Covid.

Cette machine, l'optiflow, chauffe et humidifie l'air, avant de l'envoyer avec un débit fort et constant directement dans les narines du patient. Pour ce dernier, cela signifie moins d'efforts et de fatigue pour respirer. Une avancée qui permet d'éviter ou de retarder l'intubation, procédure de dernier recours très lourde, car elle implique de plonger le patient dans le coma pour relier ses poumons à un respirateur.

"Au début de la première vague, les patients arrivaient à l'hôpital à la chaîne par le Smur et on les intubait d'office. Aujourd'hui, on gère mieux et on intube moins", constate Mylène Leguier, infirmière. La soignante a vécu la première vague en tant qu'étudiante à l'hôpital Lariboisière, un grand établissement situé dans le nord de Paris.

Elle a rejoint la clinique de l'Estrée après avoir obtenu son diplôme entre les deux pics épidémiques. Sur un plan personnel, elle décrit une première vague plus difficile à vivre, avec beaucoup plus d'incertitudes et de craintes, y compris pour sa propre santé.

Le plateau de la 2e vague est atteint

La clinique de l'Estrée devrait traverser cette deuxième vague sans être submergée. Le directeur de soins, Sebastien Carré, compare la première vague à un tsunami, avec plus de 50 % des passages aux urgences fin mars et début avril qui relevaient du Covid. La deuxième vague est montée moins brutalement, avec un plateau à environ 35 % des passages aux urgences relevant d'infections au coronavirus. Une montée inquiétante, mais qui a atteint un plateau au début du mois de novembre.

"J'ai également l'impression que le profil des patients Covid a un peu évolué. Les gens qui se présentent avec des symptômes sont souvent plus jeunes qu'au printemps dernier, avec des formes moins graves de la maladie. Les personnes les plus vulnérables doivent faire plus attention", ajoute Sébastien Carré.

Entre le 1er septembre et le 18 novembre, la clinique de l'Estrée a recensé 16 morts du Covid. Un chiffre à comparer à une soixantaine de victimes au printemps, même si la deuxième vague n'est pas terminée.

Au service de réanimation, le décès de ce jeudi après-midi a mis un coup au moral des équipes. Il s'agissait du premier mort Covid dans le service depuis le début de la deuxième vague. La plupart des seize victimes précédentes avaient tant de comorbidités — de graves maladies incurables — que ces patients n'étaient pas placés en réanimation.

L'îlot central du service réanimation a entretemps repris son activité habituelle. Des soignants s'occupent des patients sous assistance respiratoire, tandis que d'autres font des massages à un malade intubé pour éviter les escarres.

"On a reçu un petit cadeau de Madame Noiret !", s'exclame soudain l'une des infirmières en brandissant une boite de pâtisseries orientales. La patiente de 49 ans, sortie la veille après s'être remise du Covid, a envoyé ce présent en guise de remerciement

"Ça fait plaisir, mais on n'a pas trop la tête à ça aujourd'hui vu qu'on a perdu un patient", explique le docteur Abdi, en jetant un coup d'œil à la boîte de sucreries posée sur le bord du comptoir, à côté d'un classeur rouge dédié aux décès.

"On ne connaît pas vraiment les patients intubés mais, à force de s'occuper d'eux, ça crée de l'attachement. Même si on sauve dix patients, en perdre un seul nous fait toujours mal".