À Beyrouth, les vestiges des silos à grains ou l'enjeu d'une mémoire collective

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Une partie des silos à grains endommagés au port de Beyrouth par les explosions meurtrières du 4 août 2020 se sont effondrés, dimanche, à cause d’un incendie. Un épisode qui ravive les blessures des familles de victimes à quelques jours des commémorations. Ces réservoirs représentent pour certains un symbole du drame qui a fait plus de 200 morts, tandis que d’autres souhaitent sa destruction et un nouveau site mémoriel.

Bien qu’endommagés, ils se dressaient encore en plein centre du port de Beyrouth, vestiges des explosions meurtrières du 4 août 2020. Mais depuis dimanche 30 juillet, les silos à grains de la capitale libanaise, symboles d’un drame qui a fait plus de 200 morts et plus de 6 500 blessés, se sont en partie effondrés des suites d’un incendie de plusieurs semaines qui a fini de fragiliser les réservoirs. Comme un triste rappel, c’est aussi un incendie dans un entrepôt – abritant des centaines de tonnes de nitrate d'ammonium stockées sans précaution – qui avait provoqué les explosions en 2020.

“On n’en a pas encore fini avec les catastrophes à Beyrouth, il fallait que cet effondrement arrive tôt ou tard”, déplore Karina Sukar, architecte et survivante des explosions de 2020.

L'incendie – qui a démarré début juillet dans la partie la plus endommagée des silos – a été causé par la combinaison de la fermentation des stocks de grains restants et les fortes températures dans la capitale libanaise, avait déclaré à la mi-juillet le ministre libanais de l'Économie, Amin Salam. Ce dernier avait aussi précisé que les tentatives – par la terre, la mer ou les airs – pour venir à bout de l’incendie posaient davantage de risques d'effondrement des silos que l'incendie lui-même.

Certaines parties des réservoirs contiennent encore actuellement quelque 3 000 tonnes de blé et autres céréales qui n'ont pu être retirées, selon les autorités.

“C’est choquant et désolant de voir cela, on s’y attendait (à cet effondrement, NDLR) car l’incendie durait depuis des semaines”, réagit Paul Naggear, qui a perdu Alexandra, sa fille unique alors âgée de 3 ans, dans la tragédie il y a deux ans. “Cet incendie est, comme d’habitude, un symbole de la faillite systématique de l’État libanais qui n’arrive jamais à agir quand il le faut, comme cela a déjà été le cas le 4 août 2020. Ces silos restent un symbole très important de notre lutte pour la justice.”

“L’empreinte visuelle pour tous de ce qu’a été cette explosion”

Les réservoirs du port beyrouthin font, en effet, l’objet depuis plusieurs mois d’une lutte entre des familles de victimes et le gouvernement libanais. Le Conseil des ministres avait d’abord décidé, le 16 mars, de valider la destruction des silos, se fondant sur le feu vert donné en ce sens par le juge Tarek Bitar – en charge de l’enquête sur les explosions au port de Beyrouth – et sur une étude d’experts suisses qui recommandait la destruction partielle des réservoirs – ceux qui se sont finalement effondrés dimanche.

Mais retournement de situation le 18 mars : le ministre de la Culture, Mohammad Mortada, classe le site des silos parmi les monuments historiques, provoquant une cacophonie gouvernementale. Il justifie ce choix dans un communiqué par “la nécessité de (les) conserver et de les considérer comme faisant partie d'un héritage humain, puisqu'ils sont l'emblème d'une ville sinistrée, mais vu aussi la nécessité de préserver cette image pour les générations futures.”

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Parmi les familles de victimes, nombre d'entre elles sont aussi opposées à la disparition des silos à grains, comme le rappelle Paul Naggear : “Au départ de notre combat, on a fait des demandes pour qu’on ne touche pas à l’intégrité du site. Ensuite, c’est devenu une campagne médiatique pour préserver ces silos. Et si l’État décide un jour d’envoyer des bulldozers pour les faire tomber, on sera là pour l’en empêcher.”

Une position que partage aussi Waldemar Faddoul, qui a survécu aux explosions en 2020. Interrogé par France 24 en mars dernier, cet architecte franco-libanais se disait “à 100 % contre la démolition du bâtiment, quel que soit le prétexte, structurel ou pas, parce que l'explosion du 4 août est un élément fédérateur, dans son drame et dans son ampleur, et de convergence dans notre histoire et notre identité.”

Pour plusieurs familles de victimes, les réservoirs à grains ont à la fois été un bouclier pour la partie ouest de Beyrouth – ils ont absorbé une partie de l’onde de choc générée par l’explosion de l’entrepôt qui contenait du nitrate d’ammonium – et un symbole mémoriel pour les Libanais. “Les silos sont devenus l’empreinte visuelle pour tous de ce qu’a été cette explosion, explique Paul Naggear. C’est un symbole pour se souvenir et pour ne jamais oublier le combat pour la justice, qui vient à peine de commencer.”

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Maintenir ces silos – quand bien même fragiles – sur leurs fondations revient en effet pour plusieurs familles à laisser visibles les stigmates d’un drame, alors que l’enquête judiciaire sur les explosions patine depuis des mois. Le juge Bitar, confronté à plusieurs freins pour la poursuite de son travail, a encore été contraint de suspendre ses investigations en novembre dernier, pour la troisième fois depuis sa nomination, en février 2021. Depuis, l'enquête ralentie par plusieurs manœuvres politiques est actuellement toujours suspendue.

Mémoire tiraillée par le devenir des silos

Reste que la préservation des silos, malgré tout ce qu’ils représentent, ne fait pas l’unanimité parmi les familles de victimes. Karina Sukar a perdu sa meilleure amie lors des explosions en 2020 – “c’était comme ma sœur” – ainsi que son appartement, soufflé par l’onde de choc. Elle souhaite que ces réservoirs à grains disparaissent du paysage beyrouthin.

“Je fais partie des grands perdants au niveau humain et matériel mais je suis contre la préservation de ces silos”, explique-t-elle. “Je ne peux plus les voir. Je n’aime pas remuer le couteau dans la plaie et préfère qu’elle cicatrise pour aller de l’avant. En les détruisant, on ne détruirait pas une mémoire. Ce ne sont pas les silos qui vont ramener les défunts.”

Paul Naggear est, lui aussi, sur une ligne semblable. “On les trouve horribles ces silos et idéalement, on ne voudrait plus les voir du tout”, affirme-t-il, avant de nuancer : “Sauf qu’on (une partie des familles de victimes, NDLR) trouve que c’est plus important aujourd’hui de garder ce crime toujours impuni bien visible et bien ancré dans la vie de chaque Beyrouthin.”

L’architecte, quant à elle, se dit en faveur de la construction d’un monument “qui représenterait mieux les victimes” en lieu et place des silos.

Plusieurs projets sont actuellement sur la table au sujet du devenir du site actuel. Selon le média Middle East Eye, “une fois la destruction des silos terminée”, l’exécutif libanais pourrait construire une nouvelle structure de stockages de céréales mais pas au même endroit qu’actuellement. Une autre hypothèse consisterait à répartir ces réservoirs à grains sur trois sites – à Beyrouth, à Zahrani (au Sud) et à Tripoli (au Nord). Enfin, un monument pour les victimes pourrait voir le jour mais à un autre emplacement que les silos actuels.

“La première chose, avant d’avoir un mémorial, serait que les gens obtiennent justice dans cette affaire (l’enquête sur les explosions de 2020, NDLR)”, précise Karina Sukar, avant de conclure : “Et si les gens au pouvoir veulent reconstruire la partie du port où sont les actuels silos, alors il faudra un lieu de mémoire qui soit bien fait pour, au moins, rendre justice symboliquement à tous les Libanais.”

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