À Berlin, la révolution syrienne continue

·5 min de lecture

Il y a dix ans, jour pour jour les premières manifestations éclataient à Deraa dans le sud de la Syrie. Face à la violence de la répression, la révolution syrienne est rapidement devenue un conflit armé aux acteurs multiples. Malgré tout, beaucoup de syriens continuent de se battre pour les valeurs de la révolution.

Anwar al-Bunni, avocat syrien des droits humains, travaille au cœur d’une ancienne usine de brique rouge de Berlin-Est reconvertie en espace de coworking. Il s’est fait connaître du grand public en avril 2020, avec l’ouverture du premier procès au monde sur les exactions commises par le régime de Bachar el-Assad. L’un des deux accusés Eyad al-Gharib ancien membre des services de renseignements syriens a d’ailleurs été condamné en février dernier pour complicité de crime contre l’humanité.

Pour enclencher ce travail de justice, Anwar al-Bunni a réuni plus d’une vingtaine de témoignages. Depuis le téléphone ne cesse de sonner. « Les Syriens étaient très déçus, ils avaient perdu tout espoir de justice, explique-t-il. Personne ne se souciait de leur souffrance et de tous les crimes commis. Quand notre travail est devenu public, beaucoup de gens ont repris courage. » Anwar al-Bunni sait bien que la majorité des bourreaux visés par les dossiers qu’il prépare pour les déposer devant les justices européennes, ne seront jamais mis derrière des barreaux. « Le principal, c’est qu’ils soient affichés devant le monde entier comme des criminels de guerre. Que les pays à travers le monde ne puissent plus commercer avec eux ni les soutenir. »

Un des témoins du procès en cours est justement assis discrètement sur un canapé. Le moment venu, il raconte son histoire, un flot de souffrance et d’horreur. Il demande à être appelé Mohammad « J’habite en Europe, mais j’ai toujours peur. Vous savez, la peur, c’est quelque chose qu’on nous a enfoncé dans le crâne à la naissance », développe-t-il calmement.

Raconter, un acte militant

Lorsque la révolution a commencé, Mohammad travaillait à Damas en tant que conducteur de tractopelle. Un jour, les autorités lui ont demandé de creuser une fosse avec son tractopelle. « J’étais surpris de voir arriver deux camions frigorifiques. Ils étaient pleins de cadavres. Le premier jour, j'ai enterré 300 personnes. Chaque jour, on nous envoyait de nouveaux corps. » En un an, Mohammad a enterré des milliers de corps.

Plongé au cœur de la répression sanglante du régime, Mohammad a finalement lui-même été arrêté. Il avait trop d’information pour rester libre. Il a alors compris que ces milliers de corps marqués par la torture et la malnutrition étaient ceux de ses camarades de prison. « Nous étions 3 500 personnes réunies dans une dizaine de pièces de 8 mètres carrés chacune. Tous les matins, à 10 heures, on sortait une trentaine de morts pour les entasser devant les toilettes. Certaines personnes n’étaient pas encore mortes, mais elles n’avaient plus que quelques heures à vivre. Ils nous obligeaient à les mettre avec les morts ».

Mohammad a mis plusieurs années avant de raconter son histoire à Anwar al-Bunni pour la première fois. C’était un acte militant à ses yeux : « Je veux encourager toutes les victimes à braver la peur pour que nous fassions front ensemble face à ce régime criminel. »

Derrière Anwar al-Bunni, toute une équipe s’active. Le plus jeune s’appelle Amjaad Joob. Il avait 21 ans quand la révolution a commencé. Il a vécu ça comme une sorte d’éveil. « À l'époque, toutes les portes nous étaient fermées, se souvient-il. Quand la révolution a commencé nous avons appris énormément en quelques années sur l'économie, les enjeux politiques, les droits humains. Nous avons beaucoup évolué sur tous les plans ».

Continuer la révolution en formant les Syriens

Aujourd’hui réfugié en Allemagne, Amjaad Joob continue de consacrer tout son temps à la révolution. Il organise des activités culturelles pour permettre à chacun de s’exprimer ainsi que d’entretenir les richesses de la société syrienne. Les « printemps arabes » l’ont également poussé à entrer en contact avec des jeunes d’autres pays arabes « Nous faisons des conférences qui regroupent des Soudanais, des Égyptiens, des Irakiens, nous avons tous à apprendre les uns des autres. »

Via les réseaux sociaux, Amjaad tente de porter la voix de ses amis restés en Syrie pour qu’ils ne perdent pas espoir. « Certains continuent d’avoir confiance en l’avenir, mais malheureusement d’autres ont rejoint des groupes armés. Ils n’ont pas eu le choix. Je n’excuse pas leurs actions, mais je comprends aussi leur réalité sur le terrain. Ils sont sous les bombardements en permanence. Ils voient des morts tous les jours ».

L’équipe d’Anwar al-Bunni, elle, croit en une révolution pacifique coûte que coûte. Au-delà de l’effort de justice qu’elle mène actuellement, les avocats des droits de l’homme du Centre syrien d’études et de recherches juridiques préparent également des formations pour les acteurs de la société civile. « Un jour, les Syriens seront appelés à voter pour une nouvelle Constitution, affirme Anwar al-Bunni, mais personne en Syrie n’a la moindre idée du type de Constitution qu’il serait préférable d’adopter pour la Syrie. Notre travail est donc aujourd’hui d'expliquer aux Syriens quel type d’article peut préserver leurs droits. Nous allons commencer par des formations d’avocats, de journalistes. »

Anwar al-Bunni espère recevoir un soutien financier pour pouvoir développer ses formations à travers les principaux pays d’accueils des exilés syriens tels que la Turquie, le Liban ou la Jordanie. Il aimerait également atteindre les Syriens rester au pays en dispensant des formations par internet. « Même sans financement, nous le ferons bénévolement, mais si nous sommes soutenus nous aurons plus d’impact». Pour Anwar al-Bunni, ce n'est pas un espoir mais une certitude. Un jour, Bachar al-Assad tombera et ce jour-là les Syriens seront prêts.