À 55 ans passés, je montre mon corps donc je suis

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Véronique Mokkski

BIEN-ÊTRE - J’ai la cinquantaine bien sonnée, et je suis frappée par cette tendance qui consiste à révéler la nudité. Est-ce qu’il va falloir que je me déshabille moi aussi pour être à la mode ? Ne plus porter de sous-vêtements ? Afficher la cellulite de mes cuisses comme je le fais des varices de mes jambes ? Et mes bourrelets, eux, où est-ce que je vais les planquer ?

Je ne parle pas du nudisme, qui est tellement brut qu’on y voit un déballage d’anatomie plus que d’érotisme. Mais de « la couverture transparente », qui consiste à cacher ses seins ou d’autres parties du corps, tout en les laissant voir.

On les devine… Donc on les regarde doublement. On ne voit que ça, les tétons des femmes qui ne portent plus de soutien-gorge. À Berlin, j’ai vu de jeunes femmes se promener dans des jupes au ras des fesses… Et sans culotte. C’est tellement surprenant qu’on ne sait pas quoi en penser.

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Est-ce choquant, impudique, dangereux, drôle ? Est-ce l’avenir ?

Mais l’objectif n’est pas sexuel, enfin pas exactement. C’est l’effet « voilage » : montrer partiellement, esthétiquement. Alléger ce poids des vêtements qui nous étreignent et nous brident, sans le faire totalement disparaître. Désormais les femmes et les hommes se réapproprient leurs corps : la peau, les muscles, les os sont aussi personnels que privés ou publics, ils en font ce qu’ils veulent.

Le corps s’impose.

Il occupe l’espace. Il se fond dans le décor.

On n’affiche pas seulement son visage, mais tout le reste (y compris ses cheveux si on est Iranienne). Est-ce une conséquence de deux ans de port du masque ? « Je cache ma figure, donc je découvre autre chose - il faut bien qu’on me reconnaisse ! Car je ne suis pas que mon visage, je suis tout mon corps, et si l’un se cache, l’autre se révèle ».

On connaissait les strip-teaseuses et les chippendale, des pros du déshabillage lascif, aux mouvements calculés pour créer le désir. Cette fois, on est dans une espèce de gentillesse érotique, de virginité banalisée, de grâce naturaliste ; un peu fée, un peu manga, un peu femme préhistorique. Les seins deviennent un organe parmi tant d’autres, comme les mains ou les pieds.

Pour nous les femmes d’âge moyen, il s’agit de rester pratique. Il va falloir nous préparer à la transparence des tissus, à la révélation des anatomies, à l’invasion de l’exhibition. Alors que toute notre vie on a tantôt cherché à incarner une fonction (à être identifiée pour notre statut, notre cercle social, notre âge idéal), tantôt voulu séduire. Mais on n’avait jamais voulu être platement mammifère, simple animal errant dans un environnement en crise.

Ce que pensent les quinquas

Qu’est-ce que la société française a évolué, pour rester stoïque devant un tel déploiement de corps dévêtus ! Car ce déshabillage implique de résister à la pression, pour nous les femmes (on a le droit de choisir de ne pas le faire), et de résister à la provocation, pour eux les hommes (qui ont le devoir de ne pas réagir). C’est une vraie contorsion mentale et physique, et paradoxalement une bonne leçon pour nous les cinquantenaires, qui nous croyions invisibles.

Souvent on a du mal à aimer ce que l’on devient physiquement. Et même dans le cas contraire, on a appris chaque jour à travailler notre image et à se vêtir en conséquence. On possède l’art de se couvrir, mais pas celui de se dénuder. Comment s’en sortir quand on est une cinquantenaire à la croisée des époques, que les formes s’exposent franchement alors qu’on se sent de plus en plus prisonnière des nôtres ?

Sur ce sujet précis, j’adore la démarche de Lizzo. La rappeuse américaine, (très) obèse, dévoile ostensiblement sa silhouette et alerte à longueur de journée sur la grossophobie. Mais plutôt que de lutter contre les mœurs, les préjugés, le rejet, la laideur ou la crainte de la maladie, elle met en valeur sa fraîcheur, sa beauté, sa nature, son énergie.

Elle ne se plaint pas.

Elle crée.

Lizzo esthétise et révèle un corps qu’autrui pourrait juger comme étant passif (déformé et asservi à la nourriture) en un corps résolument vivant (attractif et volontaire). Un corps dont on peut jouer, avec lequel on peut émouvoir, communiquer, comme n’importe quel autre.

Elle s’empare de son identité en utilisant son physique, pour en extraire des vertus insoupçonnées, inhabituelles, incomprises. Elle fouille à l’intérieur d’elle-même, elle exploite son incapacité à maigrir et elle en extériorise le meilleur. À force de courage, de positivisme et de répétition, elle impose cette identité hyperréaliste et hyperconstructive, à ses propres yeux et à ceux du public.

Lizzo l’a bien compris.

Elle ne peut pas changer d’anatomie.

Elle n’est pas dans une démarche de camouflage physique, mais de choix fondamental de son futur. Elle a décidé de valoriser ce qu’elle a déjà plutôt que se languir de ce qu’elle n’aura jamais.

Elle incarne à la fois une personne et un art. Ready to be loved, chante-t-elle.

C’est absolument épatant ! Et c’est exactement ce que chacune d’entre nous, quinquas un peu jeunes un peu vieilles, pourrait devenir.

En connaissant notre corps, on reconnaît notre influence. En utilisant notre corps, on empoigne notre destin.

Montrons-nous. C’est notre mantra de quinquas : montrons-nous, montrons-nous, montrons-nous !

La transparence du corps amène à la tranquillité de l’esprit. On découvre nos épaules et nos genoux, on peut bien exhiber nos seins ou nos fesses. Aujourd’hui ou demain, oui, pourquoi pas, après tout ? Sans risquer d’être attaquée. Ni dénigrée. Même si rien ne nous y oblige, évidemment. On peut au moins commencer chez nous, bien au chaud.

C’est horripilant que l’on réserve toutes les créations, toutes les transgressions, aux jeunes qui sont supposés être moins réactionnaires que nous. Pourtant on n’a pas à rougir de l’évolution des mœurs, ni de l’évolution de notre âge, ni de l’évolution tout court. On ne va pas attendre toute notre vie que d’autres réinventent notre quotidien !

J’ai la certitude que nous irons loin grâce à cette enveloppe corporelle qui nous a été donnée à la naissance, et que l’on s’emploie à dissimuler chaque matin au saut du lit.

Ce corps féminin de 50 ou 60 ans, qu’on n’a cessé de craindre, de contraindre, de cacher.

De neutraliser.

C’est notre corps qui fait notre vie. À 57 ans comme avant, quand on était bébé, et comme après, quand on sera très vieille.

Soyons fières de ce que nous sommes physiquement, c’est la preuve que nous sommes en vie et que nous participons au monde.

C’est la preuve nous sommes vues.

C’est la preuve que nous comptons !

Vous pouvez suivre Véronique Mokski sur son blog : Les Nouvelles Femmes.

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