RANGOUN (Reuters) - La Birmanie ravagée par le cyclone Nargis acceptera l'aide internationale mais pas l'arrivée sur son sol de travailleurs humanitaires étrangers, annonce le ministère des Affaires étrangères après le renvoi d'une équipe de secours venue du Qatar.
"La Birmanie n'est pas en position de recevoir des équipes de secours et de journalistes de pays étrangers pour le moment. Mais la Birmanie donne la priorité à présent à la réception de l'aide et à sa distribution, par ses propres moyens, dans les régions frappées par le cyclone", précise la junte dans un communiqué repris par le quotidien officiel Myanmar Ahlin.
Signe de cette politique de fermeture, une équipe de secours arrivée jeudi du Qatar à Rangoun a été renvoyée. L'avion qatari était l'un des douze appareils internationaux ayant atterri jeudi dans l'ancienne capitale birmane.
Autre illustration, à Bangkok, en Thaïlande voisine où se regroupent les équipes humanitaires en attente de visa, l'ambassade birmane a fermé ses portes pour quatre jours en raison d'une fête brahmanique. "C'est une attente de quatre jours qui n'a pas lieu d'être", a déclaré Paul Risley, porte-parole de Programme alimentaire mondial (Pam) des Nations unies. "C'est un délai d'attente trop long pour les personnes dont les vies sont en équilibre précaire."
Ces décisions prises par la junte ont accentué la colère et la frustration des pays étrangers qui exhortent les autorités birmanes à leur ouvrir les portes du pays pour qu'ils puissent venir en aide aux rescapés. Selon l'Onu, quelque 1,5 million de Birmans ont été "sévèrement touchés" par le cyclone Nargis et nécessitent vivres et abri.
Prenant acte de la décision de la junte, le Premier ministre thaïlandais, Samak Sundaravej, a finalement renoncé au déplacement qu'il avait prévu ce week-end pour y rencontrer les généraux au pouvoir. "Après avoir annoncé aujourd'hui qu'ils n'accueilleraient pas le personnel (humanitaire) étranger, il n'y a aucune raison pour moi d'y aller", a-t-il dit.
SURVIVANTS LIVRÉS À EUX-MÊMES
Six jours après le passage du cyclone sur le delta de l'Irrawaddy et à Rangoun, le bilan officiel de la catastrophe reste de 23.000 morts environ et quelque 40.000 disparus. Mais les spécialistes des situations d'urgence estiment que Nargis a pu faire jusqu'à 100.000 morts. Et l'eau salée qui a inondé les puits, les entrepôts et les rizières menace d'accroître encore les conséquences à terme du désastre.
Pour l'essentiel, les survivants de Nargis ont dû s'en remettre à eux-mêmes depuis que le mur d'eau soulevé par le cyclone et ses vents soufflant à 190 km/h a ravagé la région. Des villages ont été littéralement balayés, et des corps ballottés par l'inondation jonchent les rizières du delta, jadis surnommé le "bol de riz de l'Asie". Les enfants ont été les plus touchés.
"Ils ne sont plus là, ils ne sont plus là", se désespère U Thein, une jeune femme qui a perdu son fils de huit ans et sa fillette de trois mois lorsque la vague géante a englouti son village d'U Khin-Hlaing.
A Bo Thin, dans le même secteur proche de la ville de Labutta, des corps gonflés d'eau se décomposent en plein air. Tei Lin, un survivant, dit en avoir vu plusieurs centaines. "Il n'y a pas ici d'ONG, pas d'équipes de l'Onu, que moi", poursuit ce paysan qui recherche depuis six jours sa femme et leurs trois filles.
RÉFÉRENDUM PATRIOTIQUE
Vendredi, la junte birmane a exhorté ses concitoyens à accomplir leur devoir électoral en participant samedi au référendum sur une nouvelle constitution dans un communiqué diffusé par la télévision, qui ne faisait nulle mention de la catastrophe.
Pour les opposants birmans, la tenue de cette consultation, sauf dans les zones les plus affectées par Nargis où elle a été repoussée de quinze jours, explique sans doute les réticences des généraux à laisser venir des équipes de secours étrangères.
L'objectif, disent-ils, est d'éviter un afflux de ressortissants étrangers avant le vote sur la nouvelle constitution rédigée par la junte.
Le maintien du vote est jugé aberrant et surréaliste par nombre de Birmans. "Cela démontre à quel point ils peuvent être fous", lâche un commerçant de Rangoun.
A l'étranger aussi la colère monte.
En marge d'une réunion du Conseil de sécurité consacrée à la catastrophe, l'ambassadeur des Etats-Unis à l'Onu, Zalmay Khalilzad, s'est déclaré "scandalisé par la lenteur de la réponse du gouvernement birman" aux offres d'assistance.
Le Premier ministre australien, Kevin Rudd, a dénoncé le "comportement écoeurant du régime birman" et appelé la Chine et les nations de l'Asie du Sud-Est à faire pression sur lui.
Mais John Holmes, sous-secrétaire de l'Onu pour les affaires humanitaires, a estimé lui qu'il valait mieux tenter de collaborer avec le gouvernement plutôt que de dénoncer les retards dans l'acheminement de l'aide.
La Chine et l'Indonésie ont recommandé de ne pas donner un tour politique au dossier.
Version française Jean-Stéphane Brosse, Clément Dossin et Henri-Pierre André

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