«Mélodie pour un tueur», itinéraire crépusculaire d’un gangster déjanté intoxiqué à Bach.
La dernière fois qu’il a été question de Fingers (hasardeusement traduit par Mélodie pour un tueur), ce fut pour la sortie de De battre mon cœur s’est arrêté, remake totalement revendiqué de Jacques Audiard en 2005. Revoir aujourd’hui le premier film de James Toback permet de mesurer à quel point sa pertinence et son audace doivent à la singularité de la période où il a été tourné.
En 1977, quand Toback, alors jeune scénariste (il avait signé auparavant le Flambeur, de Karel Reisz), écrit et réalise Fingers, il saisit le tournant d’une époque, entre agonie d’un monde et naissance chaotique d’un autre. Cette période charnière, schizophrène et vertigineuse, est au cœur de la dualité du personnage central de Jimmy, incarné par Harvey Keitel époustouflant en bombe à retardement ambulante.
Tocard. Le jeune homme présente la rare singularité de partager son temps entre la pratique intensive du piano et le passage à tabac de restaurateurs pour récupérer le fruit d’un racket pour le compte de la pègre.
Jimmy a de bonnes raisons pour scinder ainsi son existence. Son père est un mafieux italo-américain trempant dans mille magouilles, dont l’obsession consiste à vouloir faire de son fils un héritier digne de ce nom, autrement dit un tocard comme lui pour reprendre le flambeau de ce commerce foireux. Sa mère, elle, est carrément internée dans une maison de repos, ce qui ne l’empêche pas d’exiger de son fils de poursuivre une carrière de concertiste qu’elle-même a été obligée d’abandonner, très certainement dans la foulée de ses troubles mentaux.
La famille vampirisante et détraquée de Jimmy n’est pas, hélas pour lui, l’unique motif de son dysfonctionnement chronique. Dépositaire d’une époque dont il a adopté tous les codes (Cadillac décapotable vieux rose, costards cintrés, rapports de prédateurs avec les filles, violence à fleur de peau…), il assiste, impuissant, à l’effondrement inexorable (...)
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