Sorel est un brave type, ordinaire. Apparemment. Mais gaffe à l'eau qui dort. Ingénieur des Ponts et Chaussées dans la France d'avant la guerre de 14, replet dans son petit gilet à rayures de hareng, c'est un petit chauve bedonnant à bacchantes barbichonnées avec montre gousset et un statut de super-chef cantonnier. Et pourtant Sorel, c'est l'archétype même de l'avis de tempête sous l'arrière-chignon. Déjà, ce type - qui aurait pu se choper une rombière du demi-monde, fille d'industriel ou cocotte embourgeoisée du morlingue et assagie du cul - donne toute sa vie à une ouvrière, complètement illettrée, dont il sera raide dinguo, à qui il apprendra à lire et à écrire et à qui il dédicacera ses bouquins, quitte à se foutre les deux familles à dos. En plus, la quarantaine installée, il envoie tout péter, cantonnerie, plans du tout-à-l'égout, curetages de caniveaux et nappages de macadam pour se consacrer entièrement à la philosophie. Nietzsche, Bergson, dont il boit les paroles au Collège de France, Proudhon, Marx et Péguy... C'est là qu'est l'épatant chez Sorel : ce type a passé la moitié de sa vie à expliquer comment paver les rues pour laisser passer les fiacres de la maréchaussée ; et il décide maintenant, à un âge où ses collègues s'installent dans le boursicotage, l'anisette et les petites virées au boxon, de consacrer l'autre moitié de sa vie à l'art et la manière de desceller les mêmes pavés pour les balancer sur la gueule des flics.
Car sous des dehors bonasses, Sorel est un enragé : il crache à la gueule des parlementaires, pisse à la gueule des intellectuels de gôche et se torche avec les bulletins de vote de la démocratie. Père tranquille d'allure, c'est pourtant le théoricien du syndicalisme révolutionnaire, l'amoureux de l'émeute, le pacha du charivari social. La preuve en trois mouvements.
Primo, Sorel exècre les utopies politiques. Pour transformer la foule des gueux et des (...)
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