L'autre soir, samedi, zapping télé. Au hasard de la télécommande (en fait je débute docilement par la 1, c'est mathématiquement logique), je tombe sur « The Voice », le nouveau télé crochet à la sauce Endemol dont, paraît-il, on cause dans les chaumières. Pour moi, The Voice c'est surtout le sobriquet de Frank Sinatra, ou même de Roy Orbison (on me dit que Whitney Houston était également surnommée ainsi). Mais, bilingue comme je suis, je comprends vite que c'est encore une histoire de chanteurs qui doivent faire des vocalises devant un jury de professionnels de la profession.
Sur des sièges rouges qui tournent, compromis entre fauteuil de dentiste et mobilier du vaisseau de Startrek, le jury en question, dos tourné, doit appuyer sur un bouton pour faire face au candidat qui l'intéresse. Passons les détails, vous les connaissez. Dans le jury, il y a Louis Bertignac (nouvelle caution rock après Manœuvre, j'imagine), mon grizzly préféré que je n'ai pas reconnu tout de suite à cause de sa nouvelle crinière.
Mais soudain, au milieu de candidats tous plus éloquemment gueulards les uns que les autres (c'est le but du jeu, non ?), un visage me dit quelque chose : mais oui, cet élégant personnage au look James Brown mâtiné de Sammy Davis Junior, c'est Vigon. Un revenant, une légende. Au milieu des années soixante, ce natif de Rabat amoureux de rhythm'n'blues faisait presque jeu égal avec les Johnny, les Eddy ou les Dick. Une bête de scène, le genre à gagner haut la voix les tremplins du Golf Drouot, et à assurer les premières parties de Stevie Wonder, Otis Redding Bo Didley ou les Stones dans les matinées de l'Olympia. Il avait même eu un tube, une reprise du standard « Harlem Shuffle », juste avant mai 68. C'était le Soul Man français, son groupe s'appelait les Lemons, et il y avait un certain Michel Jonasz qui y jouait du piano debout.
Depuis, malgré galères et galas, Vigon avait disparu, rejoignant la cohorte des artistes doués mais malchanceux, ceux dont on ne sait pas pourquoi ça n'a pas marché pour eux. A 66 ans, le voilà qui revient par une porte inattendue, en hommage à sa fille, la chanteuse Sofia Gon's, récemment décédée. Toujours la classe, toujours le style, toujours la voix.
Il paraît que son surnom (qui sonne un peu comme une marque de produit anti-calcaire…) vient de son enfance, à cause de sa façon de prononcer le mot « wagon ». Vas-y Vigon, raccroche-le. Celui de la gloire. Juste pour prouver à tous ceux qui ont perdu espoir qu'il n'est jamais, jamais trop tard.

