Cette semaine, « Le Point » publie les bonnes feuilles du bouquin d'Anne Lauvergeon (« La femme qui résiste ») qui sera en librairie au début de la semaine prochaine . Lundi dernier , l'ex-PDG d'Areva avait déjà répondu à quelques questions de « L'Express ». Bref, elle fait sa promo.
La bombe
Selon « Le Point », le livre d'Anne Lauvergeon est « une bombe », « une grenade dégoupillée » qui dénonce les manoeuvres d'un clan cherchant à prendre le contrôle du secteur énergétique français. Quand un hebdomadaire obtient en avant-première des extraits d'un livre qui va faire du bruit, il rajoute volontiers quelques coups de cymbales.
Dans « Le Parisien », on présente les choses un peu différemment puisque l'article s'intitule « Anne Lauvergeon règle ses comptes avec Sarkozy ». Forcément, Anne Lauvergeon a été Secrétaire Générale adjointe de l'Elysée lors du second septennat de Mitterrand. En plus, dans une interview donnée en février au journal « Le Monde », elle a déclaré : « Ce n'est pas un secret que j'apprécie François Hollande. »
Alors, quand elle compare Nicolas Sarkozy à un "roi enfant" qui aurait mis en place un "clan" autour de lui, on comprend que « Le Parisien » s'interroge. Si le livre sort 12 jours avant le premier tour, est-ce un hasard du calendrier ou un soutien politique ?
Rien de nouveau
En même temps, ce n'est pas la première fois qu'Anne Lauvergeon porte ce genre d'accusations. Il y a deux mois, « Le Monde » publiait déjà une interview intitulée : « J'ai dérangé des intérêts et des réseaux ». Anne Lauvergeon affirmait avoir dû se battre pour empêcher les plus hautes autorités de l'État de vendre du nucléaire au Colonel Kadhafi. Elle désignait d'ailleurs nommément ceux qu'elle accusait de vouloir transformer Areva en machine à cash. Selon elle, cette politique était menée par Claude Guéant, François Roussely (ex-patron d'EDF) et Henri Proglio (actuel PDG d'EDF).
Deux mois plus tard, Anne Lauvergeon ne dit pas grand-chose de plus dans son interview à « L'Express ». Le ton est juste un peu plus percutant puisqu'elle accuse Nicolas Sarkozy d'avoir laissé s'organiser « un système de clan, de bandes et de prébendes ». Dans les extraits de son livre publiés par « Le Point », elle ajoute quelques noms censés faire partie de ce clan, qui regroupe les amis d'Henri Proglio : « Un axe est en place : Claude Guéant, Jean-Louis Borloo, François Roussely, Jean-Dominique Comolli, Alexandre Djouhri, chacun son rôle. La machine étatique pour certains, l'entreprise et les contrats lucratifs pour huiler les relations pour d'autres. Tous solidaires, tous frères. » Vous avez compris l'allusion ? La GLNF, ça vous dit quelque chose ?
Là encore, rien de nouveau
Tout ce qu'évoque Anne Lauvergeon a déjà été écrit noir sur blanc et publié au mois de septembre dernier chez Fayard. Le bouquin s'intitule "La République des Mallettes", l'auteur s'appelle Pierre Péan et plus de 50.000 exemplaires ont déjà été vendus.
Le chapitre 22 de ce livre s'intitule "Au coeur du réacteur" et comme il fait trente pages, on ne le résumera pas en deux lignes. Citons simplement un extrait qui montre que Pierre Péan dénonce le même système que Lauvergeon : "Un petit groupe de personnes a décidé, seul, de placer sous sa coupe la filière nucléaire française. À la manoeuvre, Henri Proglio, Alexandre Djouhri, Claude Guéant, François Roussely, assistés de l'agence de stratégie et de communication Euro RSCG appuyée par un nouveau et puissant personnage, Ramzy Khiroun, conseiller spécial d'Arnaud Lagardère et ami de Dominique Strauss-Kahn. Meilleur relais politique de ce groupe : Jean-Louis Borloo, numéro deux du Gouvernement, ministre de l'Environnement et de l'Énergie. Ses relations avec Henri Proglio sont intimes. Ils se donnent du "mon frère"." (page 439).
Pourquoi les gens cités par Pierre Péan n'ont pas porté plainte ? Au mois de février, Alexandre Djourhi a publié un communiqué dans "Le Figaro" pour se justifier. Il explique qu'il est difficile de faire condamner un journaliste pour diffamation car les juridictions leur reconnaissent facilement le bénéfice de la bonne foi, « même quand la fausseté des faits est avérée ». Il conteste donc ce que dit Péan mais ne porte pas plainte, car ses avocats lui ont dit qu'il avait peu de chance de le faire condamner.
Péan / Lauvergeon : même combat ?
Dans le cadre de son enquête, Pierre Péan a rencontré Anne Lauvergeon le 27 juin 2011. Soit une dizaine de jours seulement après qu'elle ait été évincée de la direction d'Areva. Elle lui a donc livré en avant-première les accusations qu'elle publie aujourd'hui dans son livre.
Pourtant, dans son interview à "L'Express", elle fait mine de s'interroger : "Saura-t-on un jour pourquoi le patron d'EDF (Henri Proglio) a eu ainsi table ouverte à l'Elysée durant tout ce quinquennat ?" Puis elle enchaîne : "Regardez encore, la semaine dernière, les résultats de l'appel d'offres de l'État pour 10 milliards d'euros dans l'éolien offshore ..." Comprenne qui pourra.
De son côté, Péan est plus explicite. Dans son livre, il estime qu'Areva aiguise les appétits car, "avec 9 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel, dont 75 % à l'exportation, assurément Areva pourrait se muer en l'un des plus gros producteurs de commissions potentielles au cours des prochaines années."
Le fric, toujours le fric
Dans le bouquin de Péan, les luttes de pouvoir d'Areva ne constituent qu'un chapitre sur 23. Dans d'autres chapitres, le 6 par exemple, Péan parle aussi d'Alfred Sirven, décédé en 2005, qui fut numéro 2 du groupe Elf. Sirven prétend avoir arrosé beaucoup de monde : politiques de tous bords, hauts fonctionnaires, policiers, syndicalistes, cadres d'entreprises.
Anne Lauvergeon dénonce un clan qui veut s'accaparer le pouvoir et l'argent, mais Sirven voyait les choses différemment. Christine Deviers-Joncour raconte dans un des ses livres qu'il pestait contre les politiques de tout bords. En particulier contre ceux de gauche qu'il trouvait "un peu trop boulimiques. Les longues années qu'ils avaient passées dans l'opposition, à voir les gâteaux défiler, le nez écrasé sur la vitre, sans jamais être conviés au festin".
À en croire ce bon vieil Alfred, un changement de majorité ne serait donc pas la garantie d'un changement de moeurs...
