C'est en tout cas l'impression qui se dégage de son dernier éditorial. Quand le directeur du Nouvel Observateur règle ses comptes avec le magazine The Economist, il emploie le même ton que le candidat du Front de Gauche dans ses meetings.
Le magazine The Economist est présenté comme « la Pravda du Capital » et ses journalistes sont qualifiés de « talibans du libéralisme ». C'est l'avantage quand on est éditorialiste : plus besoin de s'appuyer sur des faits comme un vulgaire journaliste. Mais quand même, on se demande ce qui pousse Laurent Joffrin à insulter des collègues de cette manière...
Journaliste contre éditorialiste
Pour se renseigner, le plus simple est encore de lire Le Nouvel Observateur. Avant que Laurent Joffrin ne publie son éditorial cette semaine, son journal avait déjà parlé de la polémique créée par The Economist.
C'était la semaine dernière et le ton était plus mesuré. Au lieu d'assimiler la concurrence à la Pravda, l'article présentait The Economist comme « l'influent hebdomadaire britannique du monde des affaires ». Sous le titre « Pas un candidat pour rattraper l'autre », le Nouvel Obs explique que ce qui inquiète The Economist, c'est que ni Hollande, ni Sarkozy n'osent dire aux Français qu'ils vont devoir se serrer la ceinture.
Alors que de nombreux pays européens (Grande-Bretagne, Portugal, Irlande, Espagne, Italie, Grèce) sont déjà engagés dans une politique de rigueur, en France, on croit pouvoir y échapper. Pour The Economist, la France vit dans le déni de la réalité économique.
Et le New York Times, c'est la Pravda ?
Il suffit de lire de temps à autre Courrier International pour constater que c'est un jugement assez répandu dans la presse étrangère.
Dans un article publié au début de l'année, le New-York Times fait le même constat. Paralysés par la peur de déplaire, les principaux candidats à la présidentielle française sont muets sur les véritables grands chantiers à mener et ne font aucune proposition pour sortir du marasme.
À la mi-mars, le magazine roumain Q (premier sur le marché) signale « qu'aucun des grands candidats ne répond aux vraies questions des Français (Qui est responsable de la dette publique de la France ? Comment sera-t-elle acquittée ? Comment la récession va-t-elle nous affecter ? Etc.) et il ajoute : « Tout cela fait que de plus en plus de Français commencent à envisager sérieusement de ne pas voter. »
Ultralibéral
Ce qui à l'air d'énerver Joffrin, c'est que la critique émane du magazine The Economist. Dès les premiers mots de son édito, il estime que c'est un magazine ultralibéral. Comme nous l'apprend Wikipédia, l'ultralibéralisme n'existe pas : aucune école de pensée ni aucun groupe qui se désigne lui-même par ce terme. « Ce que ses détracteurs nomment « ultralibéralisme » est généralement appelé par ses partisans « libéralisme moderne » ou plus simplement « économie de marché ».
The Economist est effectivement un magazine libéral, mais au sens anglo-saxon. Il souhaite plus de liberté dans l'économie, mais aussi plus de liberté dans les mœurs. Rien à voir avec notre Figaro Magazine, puisqu'il défend « la légalisation de la consommation de drogues et milite pour le mariage homosexuel. »
Alors, la rédaction de The Economist est-elle un groupe de Talibans ? Dans la presse française, tout le monde ne partage pas l'avis de Laurent Joffrin. En juin dernier, le magazine britannique a fait sa Une sur Berlusconi, en titrant : « L'homme qui a baisé tout un pays ». Comme quoi, ils ne se moquent pas que des Français. Eh bien pour présenter le magazine à ses lecteurs, voilà ce qu'écrivait Le Monde : « En 168 ans d'existence, "The Economist" a acquis une respectabilité dont peu de journaux dans le monde peuvent se targuer. Une institution du monde de la presse, une référence de l'analyse économique. »
La France, dernier pays communiste ?
Vouloir discréditer The Economist en le comparant à la Pravda, c'est prendre le risque de se discréditer soi-même. Cela dit, la réaction de Laurent Joffrin ne fait que conforter l'analyse proposée la semaine dernière par The Economist. En effet, le magazine publie un sondage qui souligne une particularité française intéressante.
Le sondage a été réalisé dans 25 des plus grands pays de la planète (en prenant soin que tous les continents soient représentés). 13 000 personnes ont été interrogées et on leur a posé une question simple : « Pensez vous que le libre échange et l'économie de marché soient le meilleur système économique pour l'avenir ? »
Ce qui est frappant, c'est de constater le fossé qui existe entre l'opinion française et le reste du monde sur la question. Seuls 30% d'entre nous considèrent l'économie de marché comme le meilleur système économique. Aux États-Unis et en Inde, c'est 60%. En Chine, en Allemagne et au Brésil, ça grimpe à 70%. Pour The Economist, il y a là un paradoxe. Avec 35 entreprises classées dans le top 500 mondial, la France est le pays d'Europe qui compte le plus de multinationales. Mais au lieu d'en être fiers, les Français détestent le capitalisme.
Cocorico !
En cela, Laurent Joffrin est très français et il le revendique dans la conclusion de son édito : « Et comme tout en France finit par des chansons, en voici une : "Et merde au journal d'Angleterre, qui nous a déclaré la guerre...". » Laurent Joffrin évoque ici une vieille chanson de France qui commémore le combat du 31 août 1800, au cours duquel le corsaire Surcouf qui commandait la "Confiance" (18 canons et 190 hommes) captura le navire anglais "Kent" (40 canons et 437 hommes). Ça lui permet de conclure sur une note de bonne humeur qui relativise les comparaisons outrancières de l'article.
Cela dit, cette façon de dire « Merde ! » aux Anglais ne rappelle pas que des bons souvenirs. En effet, le Français resté célèbre pour avoir dit « Merde ! » aux Anglais s'appelle Cambronne. C'était à Waterloo, en 1815, et tandis que les Anglais lui demandaient de se rendre pour épargner des vies, il les a envoyés chier. Grièvement blessé, il sera fait prisonnier après le massacre des derniers carrés de la garde.
Dans « Les Misérables », Victor Hugo a écrit quelques lignes sur le sujet : « Qui a vaincu à Waterloo ?... C'est un mot ! Un mot qui fracture la poitrine, une insulte à la foudre ! Le plus beau mot qu'un Français ait répété ! Dire ce mot et mourir ensuite, quoi de plus grand ? C'est foudroyer le tonnerre ! » Dire "merde" à l'économie de marché et mourir ensuite, quoi de plus Français ?
